Trump, les fachos et les réseaux

Le trumpisme, ce n’est pas seulement les quelques milliers d’extrémistes qui ont donné l’assaut au Capitole, mais soixante-quatorze millions d’électeurs, dont 68 % qui sont toujours convaincus que les Démocrates ont volé la présidentielle.

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Les hordes bigarrées qui ont donné l’assaut au Capitole, le 6 janvier, ont tendu à nos sens vacillants un piège redoutable : elles ne ressemblaient pas à ce qu’elles sont vraiment. Ni chemises brunes de Mussolini ni sous-prolétariat hagard sorti des bas-fonds d’un film de Fritz Lang, cette foule hétéroclite avait les apparences d’un carnaval grotesque. Seuls les emblèmes trahissaient brutalement ses intentions : des pancartes à la gloire de Trump, bien sûr, mais aussi des drapeaux confédérés, des bannières étoilées traversées de fusils mitrailleurs, et même un terrifiant panneau « Auschwitz rend libre ». Il faut donc urgemment qualifier de fasciste ce conglomérat uni davantage par l’exaltation de l’Amérique blanche que par toute autre considération, y compris sociale. Des fascistes et des milices paramilitaires plus organisés qu’il y paraît, et qui nous disent quelque chose de leur chef qui, lui aussi, n’a pas été pris suffisamment au sérieux. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser que les assaillants n’ont pas seulement profité de la « désorganisation » des services de sécurité, lesquels sont armés de pied en cap quand il s’agit de barrer la route aux Black lives matter, mais de complicités en haut lieu. Il y a là une tragique cohérence avec les meurtres de citoyens noirs par des policiers toujours impunis, qui se répètent semaine après semaine dans l’Amérique de Donald Trump.

Ce qui donne au total l’image d’un pays durement secoué par quatre années d’une présidence que l’on a parfois élégamment qualifiée d’atypique. L’épisode Trump nous rappelle à nous aussi que l’on ne peut faire preuve d’aucune mansuétude pour des personnages qui portent en eux la menace fasciste, dont le racisme – il faut le redire – est le signe distinctif. En 2016, il y eut, jusque dans notre gauche, comme une secrète jubilation à l’annonce de la défaite d’Hillary Clinton. L’histoire, pourtant, n’en finit pas de nous enseigner combien ce jeu est dangereux. Trump est un gramsciste qui s’ignore. Une fois au pouvoir, il a fabriqué une opinion. N’ayant pas le monopole de l’information dont disposent les dictateurs, il a envahi l’espace public de son flot de tweets.

Aujourd’hui, le trumpisme, ce n’est pas seulement les quelques milliers d’extrémistes qui ont donné l’assaut au Capitole, mais soixante-quatorze millions d’électeurs, dont 68 % qui sont toujours convaincus que les Démocrates ont volé la présidentielle. Trump a enfermé une partie de l’opinion dans une gigantesque bulle de mensonges. La manipulation est évidemment une cause majeure de cet égarement de masse. Mais avant cela, et plus profondément, il y avait aussi une opinion lassée du « système » et de l’injustice imperturbable des élites mondialisées que les Clinton représentaient jusqu’à la caricature, et dont Joe Biden devrait un peu s’écarter après avoir dû tenir compte des pressions d’une gauche radicale incarnée par Bernie Sanders et la jeune Alexandria Ocasio-Cortez.

L’imposteur Trump a réussi à faire oublier qu’il était lui-même de ce monde honni par une grande partie de son électorat. Sur le fond, il y est parvenu en plaçant, au-dessus de tout, la question raciale dans une Amérique blanche terrorisée par la perte programmée de sa suprématie. Dans la forme, il y est parvenu en brutalisant les codes de la communication politique, vociférant son discours sur des canaux exclusifs, jusqu’à rendre inaudibles tout démenti et toute contradiction.

C’est ici qu’il faut évidemment dire un mot des réseaux sociaux qui ont été l’arme de ce pouvoir singulier. Faut-il applaudir à la décision de Twitter et de Facebook de fermer le flot de mensonges de Trump ? En l’occurrence, on devrait avoir du mal à s’indigner car ce ne sont pas des opinions que les réseaux censurent, mais des contrevérités, des appels à la violence, voire à une insurrection d’extrême droite. Cette circonstance n’est donc pas la meilleure pour instruire le procès des « censeurs ». Ce qui est malgré tout insupportable, c’est l’hypocrisie de ces nouveaux magnats des réseaux sociaux. Ils s’enrichissent du buzz que provoque la violence d’un Trump, et se gardent bien d’intervenir quand celui-ci appelle la police à tirer sur les manifestants antiracistes. Et voilà qu’ils volent, si j’ose dire, au secours de la défaite. Bien au-delà du cas Trump, l’affaire pose le problème de leur pouvoir arbitraire et discrétionnaire, échappant à tout contrôle démocratique. Un système qui profite de tous les excès et de toutes les polémiques est naturellement inapte à la modération. Pire : il protège jalousement ses secrets de fabrication. Impossible, par exemple, de connaître les critères retenus par leurs algorithmes pour censurer un propos ou fermer un compte. Avec Trump, Twitter et Facebook ont surréagi in extremis pour tenter de faire oublier une pratique qui a été, avec ce président, de l’ordre de la connivence. Mais que les défenseurs de cette liberté d’expression bien particulière dont a usé et abusé Donald Trump se rassurent. L’ « ex » pourra toujours s’exprimer… par voie de presse. Il lui faudra juste châtier un peu son langage et émettre des opinions, sinon des analyses. Il ne faudrait surtout pas que la mansuétude qui s’est parfois exprimée à propos de Trump, au nom de l’antilibéralisme, se recycle aujourd’hui en un vertueux combat pour la liberté d’expression.


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