Les silences et les consentements

Ce sont donc ces espaces de tranquillité choisie qui, pour Blanquer, « ressemblent au fascisme ».

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Pour une fois – et il m’en coûte un peu de l’avouer ici –, je suis d’abord tombé complètement d’accord avec Jean-Michel Blanquer, ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale, quand il a annoncé l’autre jour qu’il souhaitait interdire des pratiques « qui ressemblent au fascisme ». J’ai trouvé son intervention très opportune, car je commençais à trouver pesant le silence du gouvernement, dans la période effectivement très inquiétante que nous traversons.

En quelques jours à peine, rappelons-nous, une chaîne dite « d’info » a été lourdement sanctionnée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel après que l’un de ses animateurs vedettes déjà plusieurs fois condamné pour provocation à la discrimination et à la haine raciale ou religieuse avait tenu, contre les mineurs isolés, des propos constituant, selon cette instance, une « incitation à la haine » et « à la violence (1) ». Mais l’intéressé n’a nullement été ôté de l’antenne où il avait proféré ces insanités – comme si le grand capital préférait composer avec la cruauté, aussi longtemps qu’elle est rentable.

Après quoi, peu d’heures plus tard, une librairie libertaire a été attaquée à Lyon, en plein jour, et en toute impunité, par plusieurs dizaines de brutes d’ultradroite armées et cagoulées, qui donnaient presque l’impression de se sentir autorisées – pour ne pas dire encouragées – à de telles exactions par l’ambiance générale, et qui ont dévasté ses vitrines. C’est pourquoi j’ai trouvé que la déclaration de Jean-Michel Blanquer tombait à point nommé.

Puis je l’ai relue de plus près – et je me suis aperçu que, contrairement à ce que j’avais cru, il ne réagissait ni à la sanction infligée à la chaîne « d’info » par le CSA ni à l’attaque d’une librairie par des fascistes, mais à une intervention de Mélanie Luce, présidente de l’Unef, durant laquelle cette dernière avait expliqué que ce syndicat étudiant organisait de loin en loin – « deux fois par an, au maximum » –, et pour ses adhérent·es, des réunions internes « non mixtes sur les discriminations, qu’elles concernent les femmes, les LGBT ou les questions de racisme (2) », auxquelles, précisait encore Mélanie Luce, « toutes les personnes qui se sentent concernées peuvent venir », et où l’Unef « n’a jamais refusé personne ». C’est-à-dire, en somme : des réunions privées où les victimes de ces discriminations peuvent échanger en toute quiétude et selon des modalités qu’elles ont elles-mêmes déterminées.

Ce sont donc ces espaces de tranquillité choisie, où les participant·es peuvent librement dire (ou pas) leurs blessures et leurs colères, qui selon le ministre de l’Éducation nationale, intervenant ès qualités, « ressemblent au fascisme ». Ce ne sont pas les émissions, par exemple, où l’incitateur à la haine ci-dessus évoqué vomit aussi sa bile sur le corps enseignant, mais dont jamais – au grand jamais – M. Blanquer, soudain dépris de ses prérogatives, n’a demandé l’interdiction. Et auxquelles, par ce silence, il donnerait presque l’impression de consentir.

(1) Le Monde, 18 mars 2021.

(2) Idem.


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