Syrie : sombre rétrospective

C’est aujourd’hui Poutine qui détient sur la Syrie le peu de pouvoir que l’on peut avoir sur un champ de ruines. Assad, lui, s’apprête à se faire « réélire » par le peu d’électeurs qui lui restent. Aucune perspective ne peut être ouverte avec lui. C’est déjà ce que disaient les manifestants de mars 2011…

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Au lendemain de la sanglante répression qui s’était abattue sur les ouvriers insurgés de Berlin-Est, en juin 1953, Bertolt Brecht a écrit un poème resté célèbre pour ses dernières lignes : « Ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple, et d’en élire un autre. » Ce que le dramaturge allemand imaginait sur un mode ironique, Bachar Al-Assad l’a fait. Mais là où Brecht donnait au mot dissolution son sens politique, comme on dissout un Parlement, Assad lui a donné sa monstrueuse dimension physique. Oserais-je dire chimique ? Dix ans tout juste après le début de la révolution syrienne, le 15 mars 2011, ce sont ces mots qui viennent sous la plume : dissolution d’un peuple, démantèlement d’un territoire, anéantissement. Les chiffres sont connus : cinq cent mille morts, cent mille disparus, une jeunesse mutilée, plus de cinq millions de déplacés, six millions d’exilés, dont beaucoup partis sans retour sur les routes d’une Europe rarement accueillante. Les étapes de cette descente en enfer ont été rappelées plusieurs fois ici : les premiers tirs contre des manifestations pacifiques, les blindés, les chabiha (les « fantômes »), ces malfrats opportunément sortis de prison pour étriper les rebelles dans leurs villages, puis le gaz sarin, le chlore, les barils d’explosif. Et enfin, coup de grâce, les bombes russes, jour et nuit, sur Alep et Idlib, dans cette région du nord-ouest qui fut, avec la Ghouta, dans la banlieue de Damas, l’épicentre du soulèvement.

Et la France dans tout ça ? Chez nous plus qu’ailleurs, le piège idéologique tendu par Assad s’est refermé sur les consciences. En libérant, dès l’automne 2011, des centaines d’islamistes encouragés à rejoindre les rebelles, le régime a réussi à minorer la révolution démocratique dans la représentation du conflit. Avant que cette illusion devienne en partie réalité avec l’approvisionnement en armes des groupes jihadistes par des officines liées aux États du Golfe. Mais une autre confusion s’est rapidement installée dans les esprits, à la fois politique et géographique. L’ex-représentante de l’Union européenne, Federica Mogherini, faute d’avoir été efficace, eut un jour une formule, schématique sans doute, mais pédagogiquement juste : « La Syrie est le théâtre de trois conflits__. » Tandis qu’à l’ouest la Syrie officielle et ses alliés russes et iraniens s’acharnaient sur la rébellion, à l’est, au-delà du désert de la Badiya, une coalition dominée par les États-Unis menait, avec les Kurdes, une autre guerre pour chasser Daech de son fief de Raqqa. Enfin, un troisième conflit, sporadique, était entretenu au nord par la Turquie d’Erdogan, contre les Kurdes. Des interactions n’ont évidemment jamais cessé entre ces guerres. Mais la confusion n’est pas pour autant permise. Daech n’a jamais dominé la rébellion, à l’ouest du pays. Justifier un soutien à Assad et à Poutine au nom de la lutte contre Daech a donc relevé, au minimum, d’une grossière méconnaissance. L’opinion française a été prise entre deux lectures également erronées des événements. À gauche, Jean-Luc Mélenchon n’a cessé d’affirmer que les Russes éradiquaient Daech, alors que les préoccupations de Poutine étaient tout autres, et géographiquement éloignées de la guerre à l’État islamique. Quant à la doctrine officielle de Paris, Jean-Yves Le Drian l’a résumée, en 2015, en une formule calamiteuse : « L’ennemi de la France, c’est Daech, Bachar, c’est l’ennemi de son peuple. » Brutal aveu d’abandon qui revenait à confier à la Russie, à Damas, et au Hezbollah libanais, le soin d’écraser la rébellion.

Deux événements ont provoqué, à Paris, un spectaculaire changement de doctrine. Le premier, c’est le lâchage de Barack Obama lorsque celui-ci a oublié la fameuse « ligne rouge » qu’il avait lui-même fixée en cas d’attaque chimique du régime. La France de Hollande et de Fabius s’est trouvée cocufiée par le revirement du président américain. Le deuxième événement, ce sont évidemment les attentats terroristes de Paris, en janvier et novembre 2015. La tragédie syrienne était devenue soudain très secondaire sur notre agenda politique.

Dix ans après le début du soulèvement, où en sommes-nous ? Le pays est déchiré. Le territoire est en grande partie contrôlé par le régime et les forces russes et iraniennes, mais l’enclave d’Idlib est toujours aux mains d’une rébellion dominée par les islamistes d’Hayat Tahrir Al-Cham et par la Turquie. Tandis que les Forces démocratiques syriennes, une coalition arabo-kurde, occupent le nord-est, jusque dans la vallée de l’Euphrate.

Morale d’une histoire amorale : c’est aujourd’hui Poutine qui détient sur la Syrie le peu de pouvoir que l’on peut avoir sur un champ de ruines. Mais le potentat de Moscou se heurte à la réalité qu’il a lui-même créée. Les survivants crèvent de faim. La reconstruction est impossible dans les conditions politiques actuelles. Les exilés que Poutine voudrait voir rentrer dans leur pays s’y refusent parce qu’ils n’ont plus de toit, et parce qu’ils craignent les représailles que leur promet le régime. Bachar Al-Assad, lui, s’apprête à se faire « réélire » en septembre par le peu d’électeurs qui lui restent. En vérité, aucune perspective ne peut être ouverte sérieusement avec lui. C’est déjà ce que disaient les manifestants de mars 2011… Seule lueur dans ces ténèbres, les ONG qui, en Allemagne et en France, traquent les tortionnaires du régime, accusés de crimes contre l’humanité. Mais le principal criminel reste inaccessible.


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