Turquie : La mise au pas des institutions

L’université, la justice et l’armée sont victimes de purges et de nominations visant à les contrôler.

Chloé Richard  • 21 avril 2021 abonné·es
Turquie : La mise au pas des institutions
Des manifestants embarqués par la police alors qu’ils protestaient contre l’arrestation d’étudiants dénonçant la nomination d’un recteur proche de l’AKP à la tête de leur université.
© Ozan KOSE/AFP

L’ambiance n’est plus la même à l’université du Bosphore (Bogaziçi, en turc), à Istanbul. « Des flics sont infiltrés et la sécurité de l’université signale chaque mouvement. Ils suivent et espionnent des groupes d’étudiants », déplore Deniz, tout juste diplômé. Le prestigieux établissement, connu pour former les élites du pays et être un bastion de l’opposition, est dans le viseur de Recep Tayyip Erdogan. Le 2 janvier, le chef de l’État y a nommé comme nouveau recteur un membre de son parti, le Parti de la justice et du développement (AKP) : Melih Bulu. Mais la décision est plus que contestée. Pour Deniz, « cette nomination n’est pas légitime. Melih Bulu n’a jamais enseigné dans cette université ».

Au sein du campus, quotidiennement, les enseignants se rassemblent sur l’esplanade et « tournent le dos au bureau du recteur pendant une demi-heure »,raconte Seda Altug, enseignante au département d’histoire. Et le poste de vice-recteur reste vacant : personne ne s’est présenté pour être élu. De leur côté, les étudiants, qui suivent leurs cours en ligne en raison de la pandémie, viennent aussi protester devant le bureau du recteur. Parfois, des concerts et expositions se tiennent, n’en déplaise à Melih Bulu. « Il y a quelques jours, un groupe d’étudiants a peint des marches aux couleurs de l’arc-en-ciel. Juste après, la sécurité est venue et a repeint l’escalier. Ils ont également dégradé une peinture à l’huile d’un artiste de l’école »,rapporte Deniz. « Il y a des barricades de police à l’entrée du campus. Pour nous faire peur », précise Oguzalp, étudiant en science politique et relations internationales.

Cantonné au sein du campus les premiers jours, le mouvement a depuis gagné de l’ampleur. Dans les rues d’Istanbul et d’autres villes turques, des manifestations ont eu lieu, et ce malgré la répression et les violences policières : début février, plus de cinq cents étudiants avaient déjà été arrêtés. Certains ont eu des dents cassées et des contusions. D’autres se sont plaints de fouilles à nu.

Si la nomination de Melih Bulu est jugée illégitime par ses contestataires, celle-ci est pourtant légale. À la suite du putsch raté du 15 juillet 2016, le président turc s’est octroyé le droit de nommer par décret les recteurs d’université. « Une bonne partie des universités en Turquie est contrôlée par le régime. Bogaziçi était le dernier bastion », rapporte Hamit Bozarslan (1), directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Le nouveau recteur inquiète les enseignants. Melih Bulu, issu des sciences exactes et dont la thèse est pointée du doigt par des chercheurs pour plagiat, peut, en tant que recteur, nommer le doyen, décider des révocations ou des coopérations scientifiques à l’étranger, en plus de refuser des sujets de thèse. «À Bogaziçi se trouve un des départements d’histoire ottomane les plus importants au monde »,précise Hamit Bozarslan.Seda Altug craint « une remise en cause de l’autonomie des institutions. On risque de ne plus avoir les moyens de mener correctement nos recherches ou notre enseignement ».

En plaçant ses proches à la tête des universités, le président turc entretient un lien direct entre lui et les institutions. Le vent a tourné pour les universitaires à partir de 2015, « quand l’AKP a perdu la majorité à l’Assemblée ». Une campagne de lynchage a démarré en réaction à une pétition signée par des enseignants pour un règlement pacifique du conflit à l’est du pays (2) : nombre d’entre eux ont été accusés de terrorisme, suspendus ou limogés, certains se sont vu retirer leur passeport ou se sont retrouvés au tribunal. « Et le coup d’État de 2016 a permis de passer à une vitesse supérieure. Une purge a eu lieu dans la fonction publique, touchant 120 000 personnes, dont plus de 5 000 enseignants. »

La justice et l’armée ont aussi été mises au pas par le président turc. Le coup d’État a entraîné la déclaration de l’état d’urgence et Erdogan a pu réformer l’armée. « Le passage au régime présidentiel en 2018, à la suite du référendum de 2017, a permis d’institutionnaliser ces réformes, précise Sümbül Kaya, chercheuse à l’Institut français des études anatoliennes. Davantage de poids a été donné au ministère de la Défense, mais ça a été fait au détriment du chef de l’état-major. Ce dernier a presque un rôle consultatif désormais.»

Les purges menées au sein de l’armée – plus de 19 800 membres démis entre 2016 et juin 2020 – ont dépassé le nombre réel de personnes impliquées dans la tentative de coup d’État, visant les membres de la communauté de Fethullah Gülen, ancien proche du Président devenu son ennemi à partir de 2013 et accusé d’être à l’origine du putsch. « L’armée a pu être refaçonnée. Il y a eu des départs anticipés à la retraite chez les généraux, ce qui a réduit le nombre de très hauts gradés. La composition du Conseil militaire suprême, qui détermine chaque année la promotion de hauts gradés, a été revue en 2018. » Ilcompte désormais plus de ministres que de militaires et devient un outil de politisation de l’armée. Erdogan remplace également les écoles militaires par une université de la Défense nationale. « Le recrutement est plus contrôlé et centralisé. Les élèves d’écoles religieuses peuvent être recrutés. Il ne faut pas avoir un membre de sa famille impliqué dans le mouvement güleniste. »

Chez les juges, dès 2014, des mutations administratives ont lieu pour mettre à l’écart les proches de Gülen. Après le coup d’État, environ 4 200 juges et procureurs ont été limogés, ce qui a entraîné un besoin de recrutement, selon Sümbül Kaya, « avec beaucoup de candidats anciens avocats, dont certains proches idéologiquement de l’AKP. Les modalités de recrutement ont été revues avec la suppression des 70 points nécessaires à l’examen écrit pour être admissible. Des cadres de l’AKP ont pu ainsi accéder à des fonctions de juges et de procureurs ». Ces recrutements tendent vers un « renforcement de l’homogénéisation idéologique ».

À l’université Bogaziçi, deux départements de droit et de communication ont été créés peu de temps après l’arrivée de Melih Bulu – « on l’a appris dans la presse pro-gouvernementale », souligne Seda Altug. Erdogan va là aussi pouvoir contrôler les recrutements, tant des enseignants que des étudiants.

(1) Auteur de L’Anti-démocratie au XXIe siècle, CNRS éditions, à paraître en mai.

(2) Depuis les années 1980, la Turquie connaît un conflit à l’est du pays, avec des combats qui ont opposé l’État au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le PKK est reconnu comme organisation terroriste par la Turquie et l’Union européenne.

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