Nicolas Lebourg : « L’extrême droite progresse sur la décomposition des offres politiques »

L’historien Nicolas Lebourg analyse la montée en puissance des crispations identitaires. À droite mais aussi au sein d’une certaine gauche.

Nicolas Lebourg est spécialiste des différents courants des extrêmes droites européennes. Après avoir consacré son -doctorat aux « nationaux-révolutionnaires », ou selon lui « la plus extrême droite » (1), il rejoint l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, sous la direction de Jean-Yves Camus. D’abord enseignant à l’université de Perpignan, il a mené plusieurs enquêtes sur la conquête de la ville par le Rassemblement national (RN) sous l’égide de Louis Aliot, ex-compagnon de Marine Le Pen et actuel maire de la capitale catalane. Il analyse ici la contamination des idées de l’extrême droite au sein de la classe politique française.

Comment expliquer l’impression actuelle de voir les idées de l’extrême droite infuser dans toute la société, dont certaines auraient même été imprononçables il y a vingt ou trente ans ?

Nicolas Lebourg : N’oublions pas que, dans les années 1990, le Front national pouvait proposer une vague de dénaturalisations et parler d’inégalité des races. Et si on remonte un peu dans le temps, on a par exemple un sondage de 1978 où 24 % des sondés affirmaient qu’ils ne pourraient pas voter à une présidentielle pour un candidat juif… Il y a donc certes un espace public saturé de crispations identitaires, mais aussi des progrès de la tolérance.

Malgré cela, on note des tensions selon les groupes sociaux. En Europe, le socle des succès des partis d’extrême droite, ce sont les jeunes hommes peu diplômés. Cela traduit nettement ce qui compte aussi pour les classes moyennes paupérisées : le sentiment qu’un déclassement personnel et un déclassement du pays entrent en sympathie et seraient un seul phénomène. Cela produit du vote pour l’extrême droite, qui est vue comme un secours. Néanmoins, la tension ethno-culturelle n’existe pas que dans les classes populaires. Les gains d’audience enregistrés par CNews avec Éric Zemmour se situent chez les CSP+. Ici, les paniques morales autour de la société multiethnique et multiculturelle frappent à plein. Mais la bourgeoisie n’est pas partout la même. Celle des métropoles, adaptée à la phase actuelle de la mondialisation, ne penche pas vers l’extrême droite. À Perpignan, seule grande ville gérée par le RN mais enclavée, et qui n’est pas vraiment une métropole, les habitants du bureau de vote le plus riche constituaient le public de la conférence qu’y a donnée Zemmour pour lancer la campagne municipale, et ont fait un triomphe à la liste RN. Mais leur patrimoine provient avant tout d’une économie de rente et d’activités non liées à l’économie de l’information ou à l’activité numérique.

Les gains d’audience enregistrés par CNews avec Zemmour sont chez les CSP+.

À quel moment situeriez-vous ce basculement où le discours de l’extrême droite, entre xénophobie et identités égotistes de plus en plus affirmées sans complexe, est devenu aisément audible ?

Il y a eu plusieurs phases. D’abord, le 1er mai 2002. C’est quand un million de personnes ont manifesté contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle que les cadres modernisateurs du FN ont pu imposer au reste du parti ce qu’on allait appeler la « dédiabolisation ». Ensuite, il y a la crise économique de 2008, à laquelle ni la social-démocratie ni la droite conservatrice européenne n’ont apporté de réponse novatrice, ce qui a rendu plus présentable l’idée de réguler la globalisation par un libéralisme ethnicisé – c’est le tour de force de la proposition de « préférence nationale » : vous conservez à la fois le libéralisme et l’État-providence sans demander de sacrifices à un groupe social particulier de l’électorat. Enfin, il y a eu 2015, avec la conjonction de la crise des réfugiés et des attentats perpétrés par Daech. À l’extrême droite militante, c’est perçu comme un phénomène unique : la migration et le terrorisme seraient des éléments conjoints du jihad. L’année 2015 est un moment majeur d’écroulement intellectuel dans tous les segments idéologiques de la société française.

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