« Une partie de l’élite a rompu avec la démocratie »

La remise en cause du désistement républicain pour « faire barrage » à l’extrême droite est d’abord la défaite de politiques qui ont en partie accepté l’agenda du RN, à droite comme à gauche.

Il avait été remarqué pour In Girum (1), l’un des plus intéressants essais consacrés aux gilets jaunes. À une époque où s’entassaient des poncifs grossiers sur la sociologie de cette émergence inattendue, Laurent Jeanpierre s’était laissé traverser par ce mouvement pour tenter de le décrire et de le comprendre de l’intérieur. Il fait paraître un article, « Comment sauver les démocraties ? », dans le dernier numéro de la revue Critique, intitulé « Démocraties : la peau de chagrin (2) », dont il a participé à rassembler les contributions. On y apprend notamment que l’on recensait une centaine de démocraties dans le monde en 2011. Dix ans plus tard, c’est la domination des régimes autoritaires qui attire l’attention : ils pèsent sur 87 pays, abritant 68 % de la population mondiale ! C’est sous l’éclairage de cet inquiétant tableau que Laurent Jeanpierre incite à analyser le glissement français de la banalisation de l’extrême droite.

Le principe du « front républicain », qui engageait jusqu’à présent les formations politiques de gauche ou de la droite classique à se retirer d’un second tour afin de « faire barrage » à l’extrême droite quand elle menace de l’emporter, semble aujourd’hui se dissoudre. Quelle en est la cause, selon vous ?

Laurent Jeanpierre : Par comparaison avec d’autres pays, considérons le contexte historique. Depuis trente-cinq ans, nous assistons à une montée de l’extrême droite dans les scrutins, progression que personne ne s’est montré en capacité d’endiguer à ce jour. En parallèle, depuis moins longtemps, on voit qu’une partie de l’agenda porté par ce mouvement est prise en compte par une frange croissante des forces politiques classiques, y compris au centre gauche.

Le refus d’un front républicain, que l’on voit se dessiner explicitement dans certains territoires où le Rassemblement national est en mesure de l’emporter, à l’occasion du scrutin régional des 20 et 27 juin, me paraît signer l’ambivalence cultivée à droite à l’endroit de l’extrême droite.

Vous vous appuyez notamment sur des travaux comparatifs, au niveau international, pour souligner le risque d’une dérive en France. Quelles en sont les lignes de force ?

Je me réfère, entre autres, aux travaux des politistes états-uniens Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (3), qui ont observé les composantes ayant permis l’élection d’un Trump aux États-Unis, d’un Orban en Hongrie, d’un Erdogan en Turquie, de dirigeants ultraconservateurs en Pologne ou en Amérique latine… Après la chute du mur de Berlin, une sorte d’euphorie faisait prédire un succès généralisé de la démocratie dans le monde. Or force est de reconnaître que ce n’est pas la trajectoire à laquelle nous avons assisté. Qu’est-ce qui a conduit, depuis une décennie en gros, au glissement de démocraties électorales vers des régimes autoritaires dans plusieurs pays ? L’exemple états-unien est édifiant : la bascule est largement due au comportement de figures « ordinaires » du Parti républicain, qui ont non seulement refusé de démoniser Trump, par opportunisme ou -démagogie, mais qui l’ont même légitimé. Le candidat n’étant pas désigné par ce camp comme l’adversaire à abattre, c’est l’idée d’un front des élites politiques en place – d’un front républicain, en France – qui disparaît. On connaît la suite. Dans plusieurs pays s’est reproduit ce schéma d’un outsider à faible pedigree, que des personnalités politiques classiques ont fini par adouber.

Dans leur raisonnement, les auteurs de cette étude établissent pour l’Europe une comparaison entre la situation actuelle et les années 1930. N’est-ce pas une exagération ?

Bien sûr, les paramètres économiques et sociaux sont différents. Mais le modèle historique de l’entre-deux-guerres a la vertu d’être européen, et donc il devrait nous interpeller.

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