L’ultradroite : cette menace qui couve

Mardi 21 septembre, s'ouvre un procès inédit : un groupuscule terroriste lié à l’ultradroite est jugé pour « association de malfaiteurs terroriste ». Rassemblés au sein du mouvement OAS, les accusés projetaient des attaques contre des musulmans et des hommes politiques, dont Jean-Luc Mélenchon.

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Il regrette. Prétend s’être « déradicalisé ». Il en veut pour preuve ses amitiés avec des détenus « arabes », notamment un certain « Mohamed », qui lui aurait sauvé la vie en prison. Logan Nisin s’exprime ainsi dans une lettre manuscrite, dont des extraits ont été publiés par Marianne quelques jours avant l’ouverture de son procès. Des regrets qui ressemblent à une opération de communication quelques jours avant sa présentation devant les juges.

La prison ou la mort

Car, d’après nos informations, celui qui les exprime a montré un tout autre visage lors de sa comparution devant le magistrat devant statuer – encore une fois – sur son maintien en détention. Une comparution, là aussi quelques jours avant son procès, au cours de laquelle Logan Nisin se serait montré virulent, aurait confirmé son engagement idéologique, voire une certaine fierté s’agissant de ses projets. Un revirement tel qu’un témoin de la scène en est sorti « impressionné par son attitude. Il s’agit clairement d’un personnage hors norme ».

Des changements de posture qui rappellent aussi étrangement ses premières heures de garde à vue. Après son arrestation à Vitrolles, le 28 juin 2017, Logan Nisin clamait aux policiers qui l’interrogeaient : « Anders Breivik était contre le multiculturalisme, il a donné sa vie pour ses idées, il a toute ma sympathie », en référence à ce terroriste norvégien d’extrême droite, qui avait perpétré et revendiqué les attentats d’Oslo et d’Utoya, le 22 juillet 2011. 77 morts et 151 blessés. Quelques minutes plus tard, le militant d’extrême droite jurait pourtant vouloir tout arrêter, car « la seule issue, quand il y a un attentat, c’est la prison ou la mort ».

Logan Nisin, âgé aujourd’hui de 25 ans, est-il toujours habité par ces envies d’actions violentes qui le hantaient il y a quatre ans ? Le procès qui s’ouvre ce mardi devra répondre à cette interrogation et établir à quel degré d’implication et de détermination se trouvaient et se trouvent encore la petite dizaine de personnes mises en examen pour association de malfaiteurs terroriste, dont trois, mineures au moment des faits, seront jugées par un tribunal pour enfants.

La valise ou le cercueil

Avec ce groupe – cinq seront à ses côtés dans le box des accusés –, Logan Nisin avait créé, en novembre 2016, un genre de milice au nom évocateur : OAS, pour Organisation des armées sociales – en référence à l’Organisation armée secrète, qui a fait plus de 2 200 morts en Algérie et 71 morts en France en 1961 et 1962.

Comme une sorte de filiation avec cette organisation politico-militaire clandestine, l’OAS de 2017 a pour « raison sociale » d’« enclencher la remigration basée sur la terreur ». En garde à vue, Logan Nisin s’était expliqué sur le choix de ce nom : « Quel meilleur nom possible quand il s’agit de provoquer la remigration des Arabes par la terreur ? Si l’on fait un certain nombre de massacres, ils penseront : “la valise ou le cercueilˮ. » Le petit groupe ainsi radicalisé a donc imaginé plusieurs attentats contre des musulmans – ciblant un projet de mosquée à Vitrolles (Bouches-du-Rhône) ou des restaurants à kebabs – ou contre des politiques comme Christophe Castaner et Jean-Luc Mélenchon.

Il avait commencé à se constituer un arsenal : armes d’épaule et armes de poing ont été retrouvées au domicile de Logan Nisin et de son « bras droit », Thomas Annequin, ancien employé de la mairie de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence) – à l’époque où Christophe Castaner en était le premier édile. Thomas Annequin est alors membre actif du Parti de la France (PdF), fondé en 2009 par Carl Lang et plusieurs autres anciens du Front national, qui présente plusieurs candidats dans le Sud et appelle notamment à la constitution d’une garde nationale armée composée d’au moins 100 000 personnes. En somme, à l’armement des citoyens.

Logan Nisin l’a pris aux mots. Ce jeune militant, abreuvé de vidéos néonazies dès l’âge de 13 ans, a fréquenté très tôt les Jeunesses nationalistes, jusqu’à la dissolution, en 2013, de cette organisation et de L’Œuvre française – mouvement créé en 1968 par Pierre Sidos (1) et repris par Yvan Benedetti – à la suite de leur implication dans la mort du militant antifasciste Clément Méric.

Le Mouvement populaire nouvelle aurore (MPNA) reprend une partie du flambeau. Il est lancé par Olivier Bianciotto, le 7 mars 2014, sur le modèle du mouvement néonazi grec Aube dorée. Logan Nisin s’y inscrit pleinement. « Notre mouvement a une vision nationale du socialisme et est ethnodifférentialiste », peut-on lire dans un document de présentation. Son objectif : « l’établissement d’une population saine moralement et physiquement, d’ethnie européenne et d’opinion politique nationaliste et sociale ». Le MPNA se fait remarquer dès septembre 2014 dans une vidéo postée sur Facebook, qui fait scandale : le groupe se filme en train de couvrir le visage d’une statue de Missak Manouchian, résistant d’origine arménienne fusillé par les Allemands en 1944, qu’il qualifie de « terroriste communiste, tueur de Français ». La même année, deux membres sont arrêtés à la suite de l’évocation sur les réseaux sociaux d’une potentielle attaque contre une synagogue. Logan Nisin, actif dans le groupe, est fiché S dès juillet 2014.

© Politis

Les attentats de 2015 vont générer un effet d’escalade chez ces militants. Si Logan Nisin pense d’abord à partir en Hongrie « se réfugier » dans le pays d’Orban, les attentats contre le Bataclan vont en réalité alimenter ses envies d’actions directes. Dès 2016, il crée un groupe Facebook en soutien à Anders Breivik, qui recueille plus de 3 000 abonnés. En 2017, il rend hommage à Alexandre Bissonnette – auteur d’une tuerie dans une mosquée à Montréal : 8 morts – qu’il appelle son « frère ».

Sauver la race blanche

Alors que le MPNA s’autodissout, Logan Nisin passe à la section marseillaise de l’Action française, malgré les différences idéologiques fondamentales entre les groupes. Obsédé par une constante : agir. Outre son hyperactivité sur le terrain militant, sa participation aux diverses bagarres contre des mouvements antifa, il s’investit dans des projets plus « construits ». Il est ainsi trésorier de France Village, porté par un certain Cédric Rivaldi, graphiste, qui cherche à acheter un terrain de plusieurs hectares afin d’y établir un village exclusif, pour « sauver la race blanche ». Un lieu où tout le monde aura « les mêmes idées et une conscience raciale », vante son instigateur dans une vidéo de février 2017, quelques mois avant l’arrestation de Logan Nisin. Ce lieu est présenté comme un endroit de repli en cas de guerre, et même en prévision de celle-ci : « Aujourd’hui on ne peut pas être frontal, y explique Cédric Rivaldi. On est obligé de reculer et de créer de la conscience raciale pour pouvoir se lancer comme un seul bloc vers l’ennemi. » Pour lui, « le problème de base, c’est qu’on est remplacé et qu’on est en train de disparaître », dit-il, arguant qu’il est urgent d’agir : « Si t’as pas les convictions pour aller au bout, tu mérites la disparition. »

Survivalisme et néonazisme se mêlent dans le fantasme d’un « grand remplacement », idée régénérée par l’essayiste Renaud Camus, qui en réalité – on l’a oublié – vient de bien plus loin : « Ce concept n’est pas une invention de Renaud Camus. Ce sont d’anciens membres des Waffen SS qui, dans les années 1950, ont développé la théorie selon laquelle les juifs provoquent la destruction de l’Europe par le métissage, et ainsi le remplacement de la population pour imposer la “dictature juive mondiale” par le biais de l’Organisation des Nations unies, explique le chercheur Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, devant la commission d’enquête parlementaire sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite, en 2019. En supprimant, ces dernières années, la dimension antisémite du discours, on l’a rendu mainstream, mais ce concept est très antérieur. »

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Logan Nisin, abreuvé de cette culture de la guerre civile, trouve que l’action n’est jamais suffisamment radicale. Il organise alors sa propre milice pour appliquer sa loi du talion après les attentats : « Rebeus, blacks, dealers, migrants, racailles, djihadistes, si toi aussi tu rêves de tous les tuer, nous en avons fait le vœu, rejoins-nous ! » est-il écrit sur une ébauche d’affiche retrouvée chez lui par la police. Lorsqu’il est arrêté, le militant reçoit le soutien d’une grande partie de la sphère nationaliste qui l’entoure. Les anciens du MPNA, notamment son fondateur Olivier Bianciotto, qui a rejoint lui aussi le PdF, va même organiser une quête pour payer ses frais d’avocats.

« Tuez-les avant qu’ils nous tuent »

Tous justifient ces actions comme une « défense » à leurs yeux nécessaire et inévitable. Une posture qui aboutit à nier l’existence d’un terrorisme d’ultradroite. Thomas Joly, le secrétaire général du PdF, s’exprime le 26 juin 2018 : « Pseudo-terroristes d’ultradroite arrêtés : une conséquence de l’abandon des Français par nos gouvernants immigrationnistes et islamophiles. 250 victimes du véritable terrorisme sans la moindre réaction de l’État, c’est ça qui est insupportable. » Cette réaction bienveillante d’une certaine sphère politique s’applique à d’autres groupuscules arrêtés ces dernières années, en passe de commettre des actions violentes.

En France, depuis 2017, sept dossiers relatifs à des projets violents préparés par des individus liés à l’ultradroite ont donné lieu à plusieurs interpellations et mises en examen. Le dossier dit des Barjols – dont l’un des membres est accusé d’avoir tenté de s’attaquer au président de la République – compte treize personnes mises en examen. Une seule est toujours placée en détention provisoire.

Dans le dossier AFO – Action des forces opérationnelles – dix-sept personnes sont mises en examen actuellement, aucune n’est en détention provisoire. Ce groupuscule, dirigé par Guy Sibra, un ancien policier et assesseur pour le Front national d’un bureau de vote aux élections présidentielle et législatives de 2017, réunit des personnes plutôt bien insérées socialement, désireuses de venger les attentats de 2015 et, plus largement, de combattre l’islam. Elles commencent à stocker des armes et des munitions dans le but de commettre des attentats contre des mosquées, des assassinats d’imams, des agressions de femmes voilées, ou encore d’empoisonner de la nourriture halal dans les supermarchés… Pour recruter les membres de ce groupe, les dirigeants leur demandent : « Seriez-vous capables de mettre une balle dans la tête de quelqu’un ? »

Malgré ces arrestations, le groupuscule n’a pas été dissous, de même que ses relais sur Internet qui continuent de défendre l’idée d’une guerre civile souhaitable à laquelle il faut se préparer. Ils proposent des formations paramilitaires. Un autre groupe organise en Pologne des stages de formation au maniement d’armes de guerre, sous le slogan : « Tuez-les avant qu’ils nous tuent »…

Selon les rapports de police, les membres de l’AFO auraient même rassemblé des éléments chimiques permettant de fabriquer des explosifs et du napalm. Un projet que l’on retrouve dans un dossier très récent : le 7 septembre, la police a interpellé un jeune homme de 26 ans en possession de quatre bombes artisanales pleines d’oxyde d’uranium en poudre. Chez lui, croix gammées et cagoules du Ku Klux Klan.

De l’underground au mainstream

Si le phénomène terroriste d’ultradroite reste marginal en France – en 2018, sur 611 personnes incarcérées pour terrorisme, seules 28 l’étaient en relation avec l’ultradroite, contre 505 avec un projet djihadiste –, l’émergence de groupuscules voulant passer à l’action inquiète les services de renseignement. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) évalue le noyau dur violent à environ 1 000 personnes, accompagnées de quelque 2 000 suiveurs – des chiffres dix fois inférieurs à ce qu’on peut constater en Allemagne, où les services de renseignement estiment à 13 000 le nombre de militants d’ultradroite orientés vers la violence.

Dans un rapport du parquet général sur le terrorisme, datant de mars dernier et que Politis s’est procuré, on y lit que, dès 2019, la DGSI ajoute une nouvelle catégorie dans sa classification du phénomène d’ultradroite : « Les “néopopulistes” ou “néopatriotes” : ces petits groupuscules qui font partie d’associations constituées et connues, mais qui désirent passer à l’action violente ». Des groupes d’autant plus préoccupants que la plupart de leurs membres ne sont pas connus des services de renseignement.

Le parquet général s’inquiète aussi que, dans une affaire récente d’association de malfaiteurs terroriste, un individu « affiche son appartenance au groupuscule international Atomwaffen Division » – Division de l’arme atomique – créé en 2015 aux États-Unis, qui promeut la théorie de l’accélérationnisme. « L’ultradroite s’est réapproprié cette théorie, initialement née à l’extrême gauche, selon laquelle il conviendrait de provoquer, par la violence et le terrorisme, une situation de chaos. » Ce qui « permettrait le déclenchement d’une guerre interraciale qui aboutirait à l’avènement d’un ethno-État blanc ».

Mais l’un des éléments les plus inquiétants, dans l’ensemble de ces phénomènes qui s’inscrivent dans une forme de continuité historique de la violence de l’ultradroite, réside en réalité dans la normalisation des idées fondatrices de ces groupes au sein de la société. « Pour la première fois depuis 1961, il y a une continuité entre le mainstream et l’underground. Car l’idée du “grand remplacement” et celle d’une troisième mi-temps de la guerre d’Algérie sont des idées puissantes dans la société française actuelle. Ce lien n’existait pas auparavant », prévient Nicolas Lebourg devant l’Assemblée nationale.

Des idées largement reprises par Éric Zemmour, qui compare les actions du FLN durant la guerre d’Algérie à « tous les jours un Bataclan ». En septembre 2019, le polémiste accuse même l’État français d’être devenu «l’arme de destruction de la nation et de l’asservissement de son peuple, du remplacement de son peuple par un autre peuple, une autre civilisation».

Et le politologue Stéphane François de renchérir devant l’Assemblée nationale : « On a oublié les origines nazies ou néonazies du concept de “grand remplacement”, mais l’idée est bien celle de la substitution ethnique […]. Il importe d’en avoir conscience pour lutter contre ces discours, car les thèses racistes entrent en résonance avec les attentats islamistes, et les mentalités ont basculé. […] Si une mosquée était plastiquée, je pense que l’on entendrait plutôt des commentaires du type : “Ce sont des musulmans, de toute manière ils ne savent pas s’intégrer”… »


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