De Constantine à Sarcelles, histoire dessinée des juifs d’Algérie

Benjamin Stora et Nicolas Le Scanff retracent le destin tourmenté d’une communauté victime du privilège que lui avait accordé la puissance coloniale.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


L’ouvrage à vocation pédagogique que nous proposent l’historien Benjamin Stora et l’illustrateur Nicolas Le Scanff n’est pas vraiment une BD, mais une « histoire dessinée », comme le revendiquent les auteurs. Il nous transporte depuis les origines de la communauté juive d’Algérie jusqu’à l’exode des années 1960. La trame du récit échappe au classicisme scolaire en laissant une part à la subjectivité. Un adolescent juif, sous lequel on reconnaît Stora, puise dans les photos de famille et décide d’approfondir sa quête en allant interroger un conférencier. Le récit s’organise à partir de cette maïeutique. Ce qui fait aussi de ce livre une histoire de transmission. On devine qu’à son tour l’élève deviendra maître. Les épisodes, qui remontent à l’arrivée de juifs venus du Nil en 900 avant notre ère, mêlent le savoir académique aux souvenirs personnels, quand, à la veille de l’indépendance de l’Algérie, le jeune garçon débarque à Sarcelles.

Une image tirée du récit familial donne le ton. Nous sommes en 1879, et Salim, l’ami musulman, vient annoncer à Amar Cohen qu’il est exproprié et qu’il va devoir quitter les Aurès pour la ville neuve de Batna. Malgré les mots de compassion du juif pour le musulman, la séparation est consommée. Elle annonce une déchirure plus profonde que l’histoire ne fera qu’aggraver. Neuf ans plus tôt, le décret Crémieux avait installé l’inégalité administrative en accordant aux juifs une citoyenneté française que la puissance coloniale refusait aux musulmans. La France convoite les terres des musulmans comme Salim, mais elle épargne les juifs, petits artisans, cordonniers, bijoutiers, orfèvres. Les 35 000 juifs d’Algérie étaient dès lors sur la voie de l’« assimilation républicaine », tandis que les musulmans n’auraient bientôt plus d’autre choix que le combat pour l’indépendance.

On aperçoit ici une constante de cette longue histoire de deux peuples qui semblent ne jamais posséder complètement leurs destins. En 1492, date essentielle de la migration vers l’Algérie, c’est l’Inquisition qui chasse juifs et musulmans de cette Andalousie où ils avaient construit une civilisation harmonieuse. Un peu plus de trois siècles plus tard, c’est pour faire barrage à l’influence britannique en Afrique du Nord que la France colonise l’Algérie. Les événements dont ils ne sont pas maîtres précipitent deux peuples dans des antagonismes auxquels ni la nature ni la culture ne les prédisposaient. Sous le joug colonial, les juifs d’Algérie n’ont pas toujours été protégés. Dès le début du XXe siècle, les grandes villes, comme Constantine, Alger, Oran, tombent aux mains de maires du « groupe antisémite » affidés de Drumont.

Plus tard, sous le régime de Vichy, les israélites deviennent des « juifs indigènes » en proie à toutes les persécutions. Beaucoup sont internés dans des camps et spoliés de leurs biens. Stora et Le Scanff évoquent le sort du jeune Jacques Derrida chassé de son école. On ne peut s’empêcher de penser que leur sort aurait été différent dans une Algérie indépendante.

Et les tragédies s’enchaînent dès 1945 avec le déferlement de la violence coloniale. Après le massacre de Sétif et Guelma par l’armée française, c’est le soulèvement du 1er novembre 1954. Les juifs sont sommés de prendre parti. Stora et Le Scanff évoquent le cas des militants communistes juifs Daniel Timsit et William Sportisse, qui s’engagent aux côtés du FLN. Ils seront peu nombreux. Et la violence qui frappe surtout les musulmans n’épargne pas les synagogues. Vient l’heure des « valises ». Quand le jeune Stora – c’est bien lui – entend sur le marché de Constantine le coup de feu qui fut fatal à Cheikh Raymond, personnalité vénérée de la communauté et âme de la musique arabo-andalouse, Sarcelles n’est plus très loin. Bientôt, ce sera la rue française froide et peuplée d’inconnus. L’histoire est restituée par un texte simple servi par une illustration où dominent les couleurs pastel évocatrices du Maghreb.

Histoire dessinée des juifs d’Algérie Benjamin Stora et Nicolas Le Scanff, La Découverte, 144 pages, 22 euros.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.