Dossier : Empires médiatiques : Main basse sur l'opinion

Menace sur le pluralisme : Une concentration dans les médias toujours plus forte

L’essentiel des entreprises de presse, radio ou télévision est entre les mains d’une poignée d’industriels soucieux de défendre leurs intérêts économiques et leurs convictions politiques.

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Aujourd’hui, 91,4 % des quotidiens nationaux généralistes diffusés en France appartiennent à six milliardaires. Plus efficaces qu’un tract militant, les dernières données de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias illustrent la mainmise des Bernard Arnault, François Pinault, famille Dassault et autres Patrick Drahi sur l’information écrite, générale et politique.

Une mainmise venant de loin, en pleine accélération, qui expose les médias concernés aux conflits d’intérêts, à l’instrumentalisation et à une disparition complète de leur indépendance.

Pour qui veut bien s’en souvenir, c’est en 2012 que Vincent Bolloré devient le premier actionnaire de Vivendi, maison mère de Canal+. Deux ans plus tard, il est nommé président du conseil de surveillance du groupe. Un statut qui lui permet de réaliser des opérations de contrôle. Pour la rédaction d’iTélé, chaîne d’information en continu du groupe Canal+, les premières années de l’ère Bolloré se passent plutôt sereinement, l’industriel breton se contentant d’observer les coulisses de la chaîne. Mais les choses s’accélèrent à partir de 2015, lorsqu’il nomme Guillaume Zeller au poste de directeur de la rédaction. Ce petit-fils d’un général du putsch d’Alger est un contributeur régulier du site d’actualités d’extrême droite Boulevard Voltaire, sur lequel il a particulièrement encensé Paul Aussaresses, tortionnaire de la guerre d’Algérie.

« L’inquiétude montait, raconte un ancien salarié de la rédaction. On connaissait les méthodes du groupe Bolloré et sa propension à utiliser ses médias dans son propre intérêt. » Chute du nombre de reportages, réduction des coûts, frontières poreuses entre contenus publicitaires et informationnels… Les inquiétudes de la rédaction se matérialisent progressivement. La Société des journalistes de Canal+ proteste, réclame l’instauration d’une charte d’indépendance éditoriale. En vain.

Nouveau coup d’accélérateur en mai 2016, quand Serge Nedjar remplace Guillaume Zeller au poste de directeur de la rédaction. Il se voit également attribuer le poste de directeur de la chaîne. À Direct Matin, il cumulait déjà les fonctions de directeur général et de directeur de la régie publicitaire. Dès son arrivée, Serge Nedjar se montre pour le moins cash : « Je serai l’homme à abattre, celui que vous allez détester », lance-t-il à la rédaction. Il annonce le départ d’une cinquantaine de pigistes et de personnes en contrat à durée déterminée, arguant de difficultés financières.

« On perd l’essence même du journalisme : informer les citoyens. »

Les exemples de reportages dictés par les intérêts du groupe Bolloré se font de plus en plus nombreux. « Des journalistes se sont notamment vu imposer un reportage sur une conférence de presse de Gameloft, éditeur de jeux vidéo que venait de racheter -Bolloré, se souvient un ex-salarié d’iTélé. Nous avions déjà traité le sujet des jeux vidéo par le passé, mais jamais de cette façon-là. »

L’arrivée de Jean-Marc Morandini est la goutte d’eau de trop. L’animateur mis en examen pour corruption de mineurs présente en octobre 2016 sa première émission sur iTélé. La rédaction se met en grève dans la foulée, protestant contre l’arrivée de l’animateur et exigeant des gages d’indépendance de la chaîne. Le mouvement sera reconduit pendant trente et un jours. Les journalistes n’obtiendront aucune concession de la part de la direction. Sur les 120 cartes de presse que comptait la rédaction, plus d’une centaine claquent la porte de la chaîne, rebaptisée CNews depuis.

Accumulations

Première fortune de France en 2021 d’après le classement du magazine Challenges, troisième mondiale d’après celui de Forbes, Bernard Arnault, avec ses 157,7 milliards d’euros d’actifs, remporte la palme du patron de presse le plus riche de France. Le PDG du groupe de luxe LVMH est également patron du groupe Les Échos, du Parisien, et a racheté cette année 40 % du groupe Perdriel (Challenges, Sciences et Avenir, Historia).

François Pinault, propriétaire du groupe Le Point via sa société de portefeuille Artémis, trône, lui, à la cinquième place du classement des personnalités les plus fortunées de France. Il dirige également le groupe Kering, qu’il a fondé en 1962, et qui est aujourd’hui -spécialisé dans le secteur du luxe, avec des marques comme Gucci ou Yves Saint Laurent.

Juste derrière dans ce même classement, la famille Dassault, qui a hérité en 2018 de la fortune et des sociétés d’un père (Serge) milliardaire. En sus de détenir le groupe Figaro, les Dassault gèrent les filiales d’armement et d’aéronautique du groupe.

Dixième fortune de France, Patrick Drahi, principal actionnaire de SFR, est celui qui a lancé la course aux rachats des médias en acquérant Libération en 2014, puis le groupe Express-Roularta (L’Express, L’Étudiant, ce dernier titre ayant été revendu en 2017 à l’homme d’affaires Marc Laufer), avant de mettre la main sur NextRadioTV (BFM TV, BFM Business, RMC, RMC Découverte, RMC Story).

Classé treizième parmi les personnalités les plus riches de France, Xavier Niel, patron de l’opérateur de téléphonie Free, s’est de son côté associé avec l’industriel Pierre Bergé et le banquier Matthieu Pigasse pour acquérir le groupe Le Monde (L’Obs, Télérama, La Vie, Le Huffington Post et bien sûr le quotidien vespéral de référence). Après le décès de Pierre Bergé en 2017, Niel et Pigasse rachètent les parts de l’héritier du couturier Yves Saint Laurent. Matthieu Pigasse, également propriétaire des Inrockuptibles et de Radio Nova, revendra 49 % de ses parts en 2018 au groupe CMI – pour Czech Media Invest – appartenant au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky.

Trentième fortune de France, Martin Bouygues, PDG du groupe du même nom, est également propriétaire et administrateur du groupe TF1 depuis la privatisation de la chaîne en 1987. En mai dernier, TF1 et M6 – qui appartient au groupe allemand Bertelsmann de la famille Mohn – ont annoncé qu’ils entamaient des négociations en vue de fusionner les deux chaînes.

Mais celui qui inquiète le plus aujourd’hui, par l’ampleur de son empire médiatique, c’est Vincent Bolloré. Son groupe Vivendi est désormais l’un des principaux fournisseurs de contenus dans le monde, et son poids dans le paysage médiatique ne cesse d’augmenter. Il est présent dans le secteur télévisuel avec le groupe Canal+, qui cumule 22 millions d’abonnés dans le monde, près de 9 millions en France, et qui compte notamment des chaînes comme CNews et C8. Il a également investi la presse avec Prisma Media (lire pages 28-29), acquis en avril dernier et qui rassemble des titres comme Géo, Télé-Loisirs, Femme actuelle, Gala ou encore Voici. Prisma Media, c’est 130 millions d’exemplaires vendus par an, selon le site du groupe. En avril 2020, le groupe Vivendi est entré dans le capital du groupe Lagardère. À travers la filiale Lagardère News, Vincent Bolloré a désormais pris les rênes du JDD, de Paris Match et d’Europe 1, qu’il a rapproché de CNews. En dehors des médias, son influence s’étend au secteur de la publicité (groupe Havas), à celui des jeux vidéo (Gameloft) ou encore à l’édition (Editis, Hachette bientôt).

Dévoyer la mission d’informer

« Nous sommes aux portes d’une véritable crise démocratique, alerte Laurent Mauduit, cofondateur de Mediapart, qui traite régulièrement du sujet des médias. Car qui dit concentration aux mains d’industriels dit perte d’indépendance des médias. Or, sans cette indépendance, impossible pour les citoyens de se forger leur propre opinion et de voter en conséquence. » Le journaliste cite Victor Hugo, qui déclarait à l’Assemblée législative, en 1850 : « C’est parce que je veux la souveraineté nationale dans toute sa vérité que je veux la presse dans toute sa liberté. »

Car, si des milliardaires s’emparent de groupes de médias, c’est bien pour disposer d’un outil leur permettant d’exercer une profonde influence, avant tout politique. Et à quatre mois de l’élection présidentielle, cette force politique risque de peser du côté de l’extrême droite. « Dans les années 1920, François Coty, qui avait fait fortune dans le monde du parfum, rachète LeFigaro,rappelleLaurentMauduit_. Il en fera une feuille de chou diffusant des idées fascistes. Avec Éric Zemmour comme figure de proue, Vincent Bolloré fait la même chose. »_

En prenant le contrôle de la sphère médiatique, ces hommes d’argent peuvent influer sur les lignes éditoriales, les guidant selon leurs intérêts, politiques mais aussi économiques. « Bien sûr que cela a des conséquences sur les contenus que l’on propose, soutient Emmanuel Vire,secrétaire général du SNJ-CGT et journaliste dans le groupe Prisma Media_. Quand on nous impose des publicités pour Canal+ partout, ou que l’on a un article sur les crèmes pour le visage avec une publicité Nivea juste à côté dans la presse féminine, difficile de parler d’indépendance. »_

Pour justifier cette mainmise sur les canaux d’information, est avancé l’argument de la souveraineté : former de grands groupes serait nécessaire afin qu’ils soient capables de peser sur la scène internationale et de contrer l’influence des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Un argument fallacieux, pour Laurent Mauduit : « Avec des entreprises qui grossissent et qui croquent toujours plus de médias, on perd à la fois en pluralisme et en indépendance. Ce faisant, on en vient à perdre l’essence même du journalisme et sa mission première : informer les citoyens. »

Face à ces phénomènes de concentration, les politiques commencent à réagir. Timidement. Les ministères de la Culture et de l’Économie ont diligenté une mission sur les règles anti-concentration en vigueur, tandis que le Sénat a lancé, le 24 novembre, une commission d’enquête sur « la concentration des médias en France », dont les conclusions devraient paraître en mars. D’après le président de la commission d’enquête sénatoriale, Laurent Lafon (Union centriste), le rôle de cette commission sera de « rendre compte des phénomènes de concentration qui ont cours, et des éventuels dangers que cela peut faire peser, tout en prenant en compte les enjeux actuels, qui sont ceux d’une économie dans laquelle les Gafam prennent de plus en plus de place ».

Du côté des candidats à l’élection présidentielle, cependant, le sujet ne semble pas à l’ordre du jour. « Au sein du SNJ-CGT, nous allons tout faire pour que ce soit l’un des thèmes de campagne, en interpellant les candidats, affirmeEmmanuelVire_. Je garde l’espoir que les choses puissent changer et que de nouveaux modèles soient valorisés à l’avenir. »_

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