Photos de classe

La galerie Lumière des roses, à Montreuil, propose une exposition époustouflante sur la photographie du monde ouvrier. Soixante années d’histoire de la représentation des couches laborieuses, avec ses visages saisissants.

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Dans la grisaille, une vue d’ensemble des aciéries de Longwy, à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle), crachant leurs fumées blanches au-dessus de bâtiments érigés en longueur, au-dessus de petites -maisons d’habitation, toutes agrémentées d’un lopin de terre. Là, une quinzaine de cadres de la société des Aciéries, costardés, cravatés, moustaches au clair ; une vingtaine d’ouvriers vêtus de leur bleu de travail, godillots aux pieds, certains le clope au bec ou bien la pipe, sceptiques devant l’objectif, ironiques, malins ou espiègles et farceurs, l’outil en poche, balances, marteaux, rouleaux de fils de fer, d’autres avec leurs mouflets dans les bras. Des fois qu’on immortaliserait ainsi la famille. Là encore, d’autres ouvriers des aciéries d’Unieux (Loire), bouseux et miséreux, tranchant avec l’apparat des patrons et leur chapeau melon, d’autres employés de la Société anonyme franco-belge de matériel de chemins de fer aux ateliers de la Croyère, en Belgique. Dans la masse rassemblée pour l’occasion, serrés les uns contre les autres, certains s’amusent, rigolent un brin. On mime le turbin, on sert un verre de vin à son camarade, on brandit des outils d’ajustage.

Autant d’images de la fin du XIXe siècle qui disent un monde. Une condition, un lieu, une époque et des représentations. Tel est l’objet de cette exposition époustouflante qui donne à voir « les visages du monde ouvrier », entre 1880 et 1940. Des images (près de 130, la plupart exécutées par des photographes non identifiés) extirpées d’un fonds particulier réunissant près de trois cents tirages originaux, collectées par Marion et Philippe Jacquier.

Des images qui disent un monde, une condition, un lieu, une époque.

La photographie naît au mitan du XIXe siècle. L’usine comme sujet peine à se développer, demeure relativement confidentielle. C’est que les moyens techniques ne sont guère adaptés encore. Le matériel est lourd et encombrant, le temps de pose très long, la lumière retorse. Dans les vingt dernières années de ce siècle, la photographie d’usine s’affirme au gré des innovations. Les dirigeants d’entreprise voient dans ce nouvel art un outil pour la promotion de leurs établissements. Pour les frères De Jongh, installés à Neuilly-sur-Seine, parcourant la France industrielle, la photographie devient même très lucrative. Côté patrons, on affiche sa main-d’œuvre comme une richesse, au même titre que le bâti et les machines.

Réunies au sein d’albums épais et luxueux, les images révèlent bien souvent un ton paternaliste, la volonté de montrer des rapports sociaux apaisés, « une image rassurante du personnel », souligne Céline Assegond, commissaire de l’exposition avec Marion et Philippe Jacquier et Zoé Barthélémy. Le patron, poursuit Céline Assegond, «__ incarne le pouvoir de décision centralisée, se démarquant des ouvriers par sa posture, ses vêtements ou encore le décor dans lequel il pose. Les ouvriers sont, pour leur part, représentés en nombre, de manière ordonnée, atelier par atelier, mettant en scène une organisation rationnelle et efficace. Ces photographies construisent l’image d’une grande famille soudée œuvrant à la bonne marche de l’usine. […] Nulle allusion aux tensions de recrutements, véritable enjeu pour le patronat, nulle trace des revendications sociales et politiques qui agitent pourtant le monde ouvrier à l’époque de ces prises de vue ».

Pour longtemps, la photographie de groupe statique domine, avec ces mêmes ports de tête dignes et fiers (pour ne pas dire crâneurs), ces mêmes frusques frustes, avec ces gosses chahuteurs venant bouleverser ce fichu temps de pose, foutant le bazar et le flou dans le cadre. Ce ne sont jamais des photos qui vont trouver leur place dans les intérieurs modestes des foyers. Elles sont commandées par le patronat, exécutées pour lui.

Il faut attendre encore quelques années pour que les ouvriers puissent s’approprier une représentation d’eux-mêmes en travailleurs, quelques années pour les voir à l’œuvre. Dans une faïencerie de Lunéville (1899), dans une conserverie (vers 1914), dans la maréchalerie de René Barreau, à Chenay, dans les Deux-Sèvres (1890), dans une fabrique de pianos. Itou pour les femmes, arc-boutées sur la besogne dans les usines de filature de soie, à Vizille (Isère), en 1917, dans une entreprise de charbon de bois, à Paris, vers 1910, dans le dépeçage de caisses en bois pour alimenter les fours (vers 1914).

Côté patrons, on affiche sa main-d’œuvre comme une richesse, au même titre que le bâti et les machines.

Autour de la Grande Guerre, l’avènement de la carte-photo change un peu la donne dans la réalisation. C’est une carte postale traditionnelle, avec une photo au recto et un verso réservé à la correspondance, une épreuve originale, tirée à peu d’exemplaires, à moindres frais, qu’on partage en famille, avec ses proches, à grand renfort de clins d’œil et en toute liberté. Et tout le monde y passe. Ouvriers, salariées, artisans à la petite semaine. Cent métiers. Dans ce corpus s’ajoute la sortie d’usine, initiée et popularisée par les frères Lumière en 1895. Et à mesure que le XXe siècle s’avance, « on trouve de plus en plus de photographies de travailleurs pris isolément ou en tout petit groupe », observe Céline Assegond. Les photographies, sans doute prises à l’improviste par un photographe de passage, saisissent l’ouvrier non plus en figurant mais en sujet principal, dans sa tenue de travail et « dans un moment qui lui appartient ». L’un pose pépère avec son vélo de coursier, deux autres au bistrot devant un pichet de picre, un autre encore tire son triporteur sous la neige. Des images qui font récit. Avant que ne vienne l’heure des rassemblements de 1936, des revendications et des harangues, des poings levés et des grèves, loin de la photographie posée d’une classe soumise. Fini ce temps-là.

Visages du monde ouvrier photographies 1880-1940, galerie Lumière des roses, 12-14, rue Jean-Jacques-Rousseau, Montreuil (93), jusqu’au 29 janvier 2022. Catalogue (superbe), en vente sur place et par correspondance, 228 p., 25 euros.


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