Chili : vers une société post-néolibérale ?

Le processus chilien montre que le mouvement social occupe un rôle stratégique dans la refondation de la gauche.

Dominique Plihon  • 12 janvier 2022
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Chili : vers une société post-néolibérale ?
© JAVIER TORRES / AFP

Le candidat de gauche, Gabriel Boric, a remporté, le 19 décembre 2021, une nette victoire à l’élection présidentielle chilienne, avec 56 % des voix, contre le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, admirateur de Pinochet. Cette victoire du leader du mouvement protestataire de la jeunesse, âgé de 35 ans, qui prendra ses fonctions en mars, sur la base d’un programme de justice sociale, a de profondes racines et pourrait être l’amorce d’une rupture avec l’ordre néolibéral qui domine au Chili depuis le coup d’État de Pinochet en 1973. La fin de la dictature, dans les années 1990, qui a permis à des gouvernements de droite et sociaux-démocrates de se succéder, n’a pas conduit à une remise en cause véritable de l’ordre politique et économique dominant. Ce qui était symbolisé par le maintien de la Constitution imposée par Pinochet, qui avait réduit les libertés publiques, les droits syndicaux et fait la part belle à la défense de la propriété privée et du big business, faisant du Chili l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine.

La révolte des classes populaires et des étudiants chiliens, déclenchée en 2019 par la hausse brutale du prix des transports, a été le point de départ d’un large mouvement social. Après un épisode de répression violente, le gouvernement de droite a été contraint à des concessions, dont la plus importante a été l’organisation d’un vote pour réviser la Constitution, en octobre 2020. Les Chiliens ont plébiscité à hauteur de 80 % le changement de la loi fondamentale et ont élu une convention composée en grande majorité de délégués appartenant à une vaste alliance progressiste, comprenant le Parti communiste mais sans le Parti socialiste. Ce processus de révision constitutionnelle est vital pour les forces progressistes et l’avenir de la société chilienne pour deux raisons. En premier lieu, il donnera un contenu institutionnel aux revendications exprimées lors du conflit déclenché par le mouvement social. Il pourrait ensuite permettre la consolidation des forces progressistes au-delà des partis politiques de gauche, incluant les mouvements féministes, écologistes et indigénistes, qui ont joué un rôle majeur dans l’évolution du rapport de force politique. Ce qui donnera un point d’appui stratégique au nouveau président, issu du mouvement social, pour mener des politiques de rupture avec l’ordre dominant.

Le processus politique et social déclenché au Chili, même si son issue est encore incertaine car les forces réactionnaires demeurent, permet de tirer d’importants enseignements qui devraient nous interpeller. Le mouvement social, dans sa diversité, et en particulier la mobilisation des jeunes, occupe un rôle stratégique dans la refondation de la gauche et dans la rupture avec l’ordre néolibéral et autoritaire. Enfin, briser le verrou d’une Constitution autoritaire destinée à préserver l’ordre établi est une condition nécessaire pour bifurquer vers une société plus juste et plus démocratique.

par Dominique Plihon Conseil scientifique d’Attac

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