Les non-dits de l’opération Taubira

La crise de la gauche française résulte d’abord de l’effondrement de son ossature socialiste historique. S’il s’agit de la réinventer avec l’opération Taubira, mieux vaudrait le dire. Et formuler surtout quel genre de social-démocratie l’on souhaite.

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Commençons par être magnanime, avant de devoir malheureusement être un peu cruel. La Primaire populaire, qui a livré dimanche un verdict sans surprise, gardera à son crédit d’avoir inscrit dans cette campagne présidentielle un message qui ne peut pas être oublié. Un regret peut-être… Mais tout de même ! Près de cinq cent mille inscrits, et plus de 380 000 votants, ce sont des chiffres que personne ne peut tenir pour négligeables. C’est une évidence : les électrices et les électeurs de gauche auraient souhaité une simplification de l’offre politique, pour ne pas dire une candidature unique. Hélas, c’est au conditionnel passé que l’histoire se raconte désormais. On peut toujours déplorer que l’initiative n’ait pas été prise au bond à son origine. Nous étions en octobre 2020 et l’argument du « trop tard pour bien faire » ne tenait pas. Il y avait certes des divergences profondes. Mais n’est-ce pas précisément la fonction d’une vraie primaire que de permettre aux électeurs de trancher ? Voilà pour le « magnanime », ce qu’il faut reconnaître de positif à cette entreprise. Venons-en aux griefs. Et ils sont nombreux. Car, les promoteurs de cette opération ont péché par un entêtement coupable, au risque d’avilir leur initiative. Ce qui devait être une mobilisation pour l’unité de la gauche est devenu une « opération Taubira ». Les tireurs de ficelles, anciens frondeurs socialistes de l’époque maudite de Manuel Valls, ont eu tort de ne pas reconnaître leur échec. D’autant plus qu’il ne leur était pas imputable.

Ce déni de réalité a d’ailleurs donné lieu, dimanche, à un spectacle insolite. Le cérémonial qui a accompagné l’annonce du résultat mimait en tout point nos grandes soirées électorales. Christiane Taubira elle-même semblait se tromper de circonstance. Remerciements tous azimuts, discours long et lyrique à souhait, mais totalement vide de contenu. Un voyageur revenu d’une terre lointaine aurait cru assister au triomphe de la nouvelle présidente de la République. Il n’aurait pas pu imaginer que l’on bataillait tout juste pour approcher la barre des dix pour cent dans les sondages. Au lendemain de cette séance d’autosuggestion collective, Christiane Taubira, dégrisée, a feint de découvrir que ni Mélenchon, ni Jadot, ni Hidalgo, ni Roussel ne lui adresserait un regard. Grosse colère. Diantre ! C’était donc aujourd’hui comme hier ! Pas tout à fait cependant. Affublée d’une médiocre mention « passable » sur son carnet scolaire, l’élève Hidalgo risque de s’enfoncer encore un peu plus dans les sables mouvants de sa campagne. Elle est la principale victime de l’opération. Yannick Jadot, lui, risque de laisser quelques plumes, c’est-à-dire quelques points au profit de Christiane Taubira, si celle-ci, comme c’est probable, grimpe un peu dans les sondages. Finalement, le seul bénéficiaire de cette primaire est Jean-Luc Mélenchon. C’est-à-dire celui qui s’en est tenu le plus éloigné. Et comble du paradoxe, celui aussi qui concentrait sur sa personne la plus forte acrimonie. Pour le reste, ce sont comme d’habitude les sondages qui répondront progressivement à quelques questions d’actualité : combien de temps la candidate socialiste va-t-elle pouvoir tenir ? Mélenchon et Jadot pourront-ils approcher la zone où se jouera la qualification pour le second tour ? Étant entendu que leur sort dépend en partie de la « guerre des trois » à droite – Le Pen, Pécresse, Zemmour – qui déterminera le seuil fatidique.

Mais la candidate surnuméraire ne restera pas inerte. Si elle ne perce pas dans les sondages, elle sera elle-même sommée de se retirer ou de se rallier. À Jadot par exemple. Mais avec quel discours ? La politique, c’est bien connu, ayant horreur du vide, celle de Mme Taubira va se charger d’un contenu, même par défaut. S’agirait-il, par hasard, de refonder un axe social-démocrate ? Il est vrai que la crise de la gauche française résulte d’abord de l’effondrement de son ossature socialiste historique. L’exemple de la victoire du socialiste portugais Antonio Costa, après celui du Chilien Gabriel Boric, est là pour mettre en évidence les causes de la faiblesse de notre paysage politique. Il faut l’inconscience ou l’impudeur d’un François Hollande pour ne pas voir quelles sont ses responsabilités, et se livrer dans les médias à un teasing indécent. Manquerait plus qu’il revienne ! En vérité, la gauche française n’a plus de colonne vertébrale. S’il s’agit de la réinventer avec l’opération Taubira, mieux vaudrait le dire. Et formuler surtout quel genre de social-démocratie l’on souhaite. Entre le réformisme révolutionnaire de Jaurès et le social-libéralisme, qui n’est même plus social, de François Hollande, la place pour un grand débat politique existe. On le voit, nous sommes là très loin de la primaire populaire. Entreprise louable, mais qui a fini par échapper à ses inventeurs. L’ennui, c’est que ce débat, pour l’instant inavoué, ne peut se mener en période électorale. Nous sommes passés sans le dire d’un objectif d’unité pour la présidentielle de 2022 à un autre de recomposition de la gauche. Et c’est un peu le problème.


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