Révisions déchirantes

L’invasion russe en Ukraine pose des problèmes dérangeants parce qu’ils heurtent la culture de la gauche. Nous redécouvrons qu’il faut parfois savoir prévoir la guerre. En fait, nous avions intégré à notre insu la théorie inepte de « la fin de l’histoire ».

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Notre représentation du monde vacille. Après la pandémie, l’Ukraine. Depuis deux ans, nous sommes submergés par une sorte de grand chamboule-tout idéologique qui n’épargne pas la gauche. On a tout dit sur l’origine de la propagation du virus dans les zones habitées. C’est la confirmation de la sombre prophétie écologiste. À gauche, tout le monde, ou presque, admet que c’est le système productiviste qui est en cause, dans tous ses aspects, environnementaux, économiques et sociaux. La question est désormais de savoir avec quelle stratégie de rassemblement on est prêts à affronter le mur d’intérêts qui se dresse devant nous. C’est l’une des questions de la présidentielle. L’idée qu’il n’y aura pas de révolution écologique sans révolution sociale est à peu près admise par les principaux courants de la gauche. La conversion est depuis longtemps réussie pour Jean-Luc Mélenchon, qui a même « vendu » aux écolos sa planification écologique. En revanche, elle risque d’être plus difficile pour Fabien Roussel. Le candidat communiste touche du doigt un vrai problème, celui du rapport des classes populaires à l’écologie, mais il fait fausse route en flattant ce qu’on appelle improprement le « bon sens ».

L’invasion russe en Ukraine nous pose d’autres problèmes, plus dérangeants parce qu’ils heurtent un autre aspect de la culture de la gauche. Nous redécouvrons qu’il faut parfois savoir prévoir la guerre. En fait, nous avions intégré à notre insu la théorie inepte de « la fin de l’histoire ». Surgissent avec une tragique acuité des questions impensées ou irrésolues : L’Europe, la défense – nationale ou européenne ? –, l’anti-impérialisme. À ce sujet, le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval mettent les pieds dans le plat (1). « Au XXe siècle, écrivent-ils, une partie de la gauche ne voulait rien savoir de la terrible réalité du “communisme” soviétique ou chinois »,et elle n’était « pas trop regardante sur la nature des régimes “postcoloniaux” ». Ils soulignent que « le campisme de gauche postulait que les peuples n’ont pour seul ennemi que le “capitalisme”, “l’impérialisme américain”, “l’Occident”, le “néolibéralisme”, voire “l’Union européenne” ». On trouve encore trace de cette pensée dans le discours de Mélenchon sur l’Ukraine. Mais un discours qui ne cesse de s’amender. Longtemps hostile à l’idée d’une défense européenne, il admet par exemple aujourd’hui que « pour l’Union européenne, le temps de la protection mutuelle est venu ». Un chemin réaliste vers la sortie de l’Otan est ainsi tracé.

Mais le refus d’affronter ces changements passe aussi par des stratégies d’évitement. On dénonce volontiers l’hypocrisie des Occidentaux et leurs politiques du « deux poids, deux mesures ». Il est tout à fait vrai que pendant que l’on s’indigne des crimes de Poutine, on arme généreusement l’Égypte et l’Arabie Saoudite qui continuent d’anéantir le Yémen sous nos bombes. L’hypocrisie est d’autant moins supportable quand on prend le parti de régimes, en l’occurrence saoudien et égyptien, qui ont peu à envier à Poutine, du point de vue de nos valeurs démocratiques. La censure, l’emprisonnement des opposants, des journalistes et des blogueurs font la loi chez le maréchal Abdel Fatah Al-Sissi, pourtant promu l’an dernier grand-croix de la Légion d’honneur. Le youtubeur camerounais Philippe Simo est l’un des plus constants dans cette dénonciation. On pourrait d’ailleurs citer le soutien apporté par la France à des autocrates africains qui spolient leurs pays et bâillonnent toute opposition. Et mener à loisir un débat sémantique pour savoir si MM. Biya (Cameroun), Bongo, père et fils (Gabon), Sassou Nguesso (République du Congo) sont des autocrates ou des dictateurs…

Mais gare à la confusion des temps. Si cette dénonciation conduit à tout relativiser jusqu’à nous frapper d’impuissance, elle devient suspecte. Les Anglo-Saxons ont inventé un mot pour ça : le « whataboutism ». En bon français, « qu’en est-il de… ». Regardons ailleurs. On a connu ça en Syrie. Impossible de s’indigner des bombes russes sur Alep sans que l’on nous rétorque « mais regardez Raqqa », où le fief de Daech était ciblé par les Américains. Malgré tout, il faut entendre certains de ces discours non seulement parce qu’ils viennent nous rappeler que les « Occidentaux » ne sont pas des parangons de vertu, même quand ils ont le beau rôle face à Poutine, mais surtout parce qu’ils nous resituent dans un monde qui est loin de prendre unanimement notre parti dans le conflit ukrainien. La Chine, l’Inde, le Brésil, plusieurs pays africains partagent avec Poutine une franche détestation de nos manières. Les pires et, plus encore, les meilleures. L’histoire coloniale y fait beaucoup. Des exemples plus récents, comme l’invasion de l’Irak par les États-Unis de George Bush, en 2001, hantent toujours la mémoire planétaire. C’est en cela que la sortie de Biden souhaitant que Poutine quitte le pouvoir est préjudiciable. Elle est plaisante à entendre, mais elle rappelle trop le temps des shérifs régentant le monde. Rien ne doit nous faire perdre de vue l’essentiel. Ce qui est en jeu avec Poutine, c’est un certain mode de vie, une conception de la liberté de penser, et de la démocratie. Le soutien aux Ukrainiens ne souffre donc d’aucune restriction autre que ce que nous impose la menace nucléaire. Je me suis éloigné de la présidentielle ? Peut-être pas tant que ça. Et on y reviendra de façon plus explicite la semaine prochaine.

(1) « Face au nationalisme grand-russe, réinventons l’internationalisme », Pierre Dardot et Christian Laval, blog sur Mediapart.


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