Au WET°, la jeune création se mouille

En offrant les clés de la programmation du festival WET° aux jeunes artistes de son ensemble artistique, le CDN de Tours propose une alternative aux fonctionnements hiérarchiques habituels.

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Alors que les centres dramatiques nationaux (CDN) sont dirigés par des artistes de théâtre, aucune formation ne prépare les comédiens et metteurs en scène en herbe à tenir les rênes de ces maisons. Certains de ces lieux majeurs pour la création et la diffusion d’œuvres théâtrales, au nombre de 38 sur l’ensemble du territoire, ont beau abriter une école nationale, rares sont les porosités entre la partie de l’établissement qui accueille du public et celle qui prépare les acteurs du théâtre de demain. Le CDN de Tours-théâtre Olympia (T°) se démarque de ce fonctionnement cloisonné et hiérarchique grâce à un dispositif d’insertion professionnelle qui a fait et continue de faire ses preuves.

À son arrivée à la tête du lieu en 2014, le metteur en scène Jacques Vincey met en place un ensemble artistique composé de trois artistes associés ainsi que de cinq jeunes comédiens qui, « avec deux technicien·nes et une attachée de production, constituent le Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire (JTRC) », lit-on dans le dossier du Festival WET°. Cet événement, dont la 6e édition a eu lieu du 25 au 27 mars dernier, après une 5e édition amoindrie et reportée au mois de septembre 2021, tient une place importante dans l’activité de l’ensemble. Ce sont en effet les cinq comédiens du JTRC – depuis 2021 et jusqu’en 2023, il rassemble Alexandra Blajovici, Marie Depoorter, Cécile Feuillet, Romain Gy et Nans Mérieux, qui participent aux créations du CDN et à son rayonnement sur le territoire –, ses deux techniciens et son attachée de production qui ont construit la programmation, « en complicité avec la direction du CDN de Tours – Théâtre Olympia ».

Deux fois plus dense que les années précédentes, le WET° 6 a accueilli pas moins de douze spectacles de compagnies émergentes différentes, aux esthétiques et aux sujets très variés. Le 26 mars, lorsque nous nous sommes mêlée au public toujours nombreux et très jeune du festival, qui donne au parvis du T° un air de fête trop rare dans ce type d’établissement, beaucoup n’avaient de mots que pour l’une des deux pièces d’ouverture : Koulounisation de et par Salim Djaferi. Comme son titre l’indique, c’est de colonisation qu’il s’agit dans ce seul en scène de l’artiste belge. Cet artiste ne restera sans doute pas longtemps ignoré en France. Reconnu dans le milieu professionnel, le WET° est un lieu où se construisent les réputations. Et ceux qui, comme nous, n’ont pas pu découvrir le spectacle à Tours auront l’occasion de se rattraper au Festival d’Avignon, où il jouera au Théâtre des Doms.

Parmi les spectacles que nous avons vus, seul un autre était très clairement relié à l’actualité : 37 Heures, où Elsa Adroguer raconte sous la forme d’un témoignage brut, avec (trop) peu de distance théâtrale, l’histoire vraie d’une adolescente victime de viols et de séquestration. Avec Cowboy, la Belge Delphine De Baere crée au contraire un langage théâtral inspiré de l’univers du western qui vient presque entièrement recouvrir la réalité dont elle prétend traiter : le désœuvrement de la jeunesse de certaines banlieues françaises. Les deux dernières propositions tournaient tout à fait le dos au réel. Fruit de la collaboration entre la compagnie catalane Atresbandes et le duo d’acteurs français formé par Bertrand Lesca et Nasi Voutsas, It don’t worry me met en scène deux performeurs qui poussent la mise en abîme vers des sommets de finesse et de drôlerie jusqu’à ce que, hélas, le jeu s’essouffle. Variation (copies !) de Théophile Dubus ne connaît pas ce même défaut, malgré sa structure très répétitive.

Familier du WET°, où il a déjà présenté deux créations, et du CDN de Tours, dont il a été membre de la troupe de 2015 à 2017, Théophile Dubus est notre révélation de l’édition. En écrivant une pièce « à la manière de » l’auteur argentin Copi (1939-1987), ce jeune auteur et metteur en scène réussit la prouesse d’affirmer une écriture personnelle. « Vaudeville apocalyptique mâtiné de série Z », selon ses propres termes, cette pièce interprétée par les excellentes Jeanne Bonenfant et Blanche Adilon-Lonardoni prouve une grande maîtrise dans toutes ses composantes. Antinaturaliste au possible, le jeu des deux comédiennes est au cœur d’une partition pleine d’invraisemblables coups de théâtre qui, comme chez Copi, entraînent leur lot de meurtres et de métamorphoses. À l’image des jeunes personnalités qui l’ont composé, le WET° 6 fut un moment éclectique et prometteur de futures grandes aventures théâtrales.


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