Nouvelle Vague et vieilles ficelles

Le spectacle « à partir » de Godard dit l’incapacité du théâtre à changer vraiment le monde. Aussi ambitieux et intelligent que fermé sur lui-même.

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Assises devant un écran tendu sur presque toute la largeur du plateau, Clémence Delille et Édith Biscaro introduisent Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam avec une lenteur, une apathie qui revêtent la forme d’un avertissement. Respectivement scénographe et régisseuse générale, elles ont toutes les deux collaboré à l’écriture, nous disent-elles si bas que des sous-titres sont nécessaires pour bien les comprendre.

Qui pensait trouver dans le spectacle du jeune Eddy D’aranjo (diplômé du Théâtre national de Strasbourg en 2019, il signe là sa première pièce personnelle)un hommage au réalisateur de la Nouvelle Vague s’est lourdement trompé. En exhibant le mode de fabrication de leur objet, les artistes affirment une relation plus complexe avec le réalisateur du Mépris.

À partir de l’œuvre de Godard, Eddy D’aranjo prétend créer la sienne. Si le nom du réalisateur est très souvent cité, il faut bien connaître son œuvre pour cerner la nature des rapports que l’artiste entretient avec lui. Car aucune des deux parties de la pièce ne reprend ni même adapte un scénario existant. La première (Pleurer Jeannot) est une fiction familiale dont l’intrigue et les dialogues sont plus proches de Jean-Luc Lagarce que de Godard. Jusqu’à ce que la réapparition de l’oncle défunt en vieillard incontinent ne casse le confort du spectateur, sous la forme d’une citation évidente – là encore, pour les initiés – du spectacle Sur le concept du visage du fils de Dieu (2010), qui fit scandale à Paris parmi les catholiques intégristes. Comme Godard, D’aranjo multiplie les emprunts. Il pratique aussi le collage d’éléments hétérogènes.

Dans la deuxième partie (Un spectacle en train de disparaître), Volodia Piotrovitch d’Orlik, seul en scène et aussi mou et désincarné que les artistes citées en début d’article, revient sur la création de la pièce. Il exprime ses doutes personnels quant à la capacité du théâtre à agir sur le monde. Dans le très long entretien publié sur le site Internet du Théâtre de la Cité internationale, où se joue en ce moment le spectacle, Eddy D’aranjo est plus catégorique encore : « Je crois qu’on peut déclarer la mort du théâtre, du point de vue au moins de son pouvoir de prescription et d’influence. Le théâtre est nécessairement un art minoritaire et local, tout à fait décalé dans le monde contemporain globalisé. »

Le metteur en scène se situe ainsi beaucoup plus près du Godard actuel que de celui qui, avec la sortie d’À bout de souffle en 1960, faisait bouger les lignes du cinéma français et regardait avec optimisme l’avenir du septième art. Or Eddy D’aranjo n’a guère derrière lui l’expérience qu’il a fallu à Godard pour décréter la mort du cinéma. Il n’a pas non plus tenté de s’extraire des modes de production théâtrale, comme l’ont fait en matière de cinéma les représentants de la Nouvelle Vague. Au lieu d’être facteur d’ouverture, l’intelligence de la proposition d’Eddy D’aranjo est de celles qui s’épanouissent dans les prés carrés. Mais peut-être est-ce là un début nécessaire pour développer un langage personnel, et qui serait tourné vers autre chose que la mort.

Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam, jusqu’au 19 avril au Théâtre de la Cité internationale, Paris XIVe, 01 85 53 53 85, www.theatredelacite.com


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