Au Liban, un tournant politique faible mais réel

Si les principaux blocs parlementaires devraient se maintenir, les législatives du 15 mai risquent de bouleverser les rapports de force. Pas suffisamment, toutefois, pour sortir de la crise.

Laurent Perpigna Iban  • 17 mai 2022 abonné·es
Au Liban, un tournant politique faible mais réel
© ANWAR AMRO / AFP

De cette journée électorale tant attendue, il restera des images indélébiles. Particulièrement celles de commissions dépouillant les bulletins à la lumière des téléphones dans plusieurs bureaux de vote, coupure de courant oblige. Un symbole fort, dans ce pays confronté à une situation d’effondrement accéléré, et dont la population, en dépit d’une colère intarissable, ne s’est finalement mobilisée que très partiellement le 15 mai dernier.

En témoigne le taux d’abstention extrêmement élevé (près de 59 %). Un chiffre qui irrite aussi bien les partis politiques traditionnels que les indépendants, mais révélateur du sentiment d’impuissance animant de nombreux Libanais. Cette apathie était d’ailleurs redoutée par les grands leaders communautaires, inquiets de voir leur hégémonie remise en question par des forces du changement très remuantes. En conséquence, les dinosaures de la politique libanaise avaient mis le paquet : autour des bureaux de vote, leur base militante était mobilisée de manière spectaculaire, afin de convaincre – ou de persuader – les plus hésitants de ne pas se laisser aller à un vent nouveau.

Et si la représentante de l’ONU au Liban, Joanna Wronecka, a félicité le pays pour la bonne tenue de ces législatives, l’Association libanaise pour des élections démocratiques (Lade) s’est montrée beaucoup plus critique, faisant part de « violations flagrantes » de la réglementation, et notamment « des centaines de cas d’accompagnement d’électeurs jusque dans les isoloirs ». Des constatations, aussi graves soient-elles, qui ne sauraient à elles seules menacer les grandes familles politiques après ce vote, qui, comme pressenti, retrouveront toutes le chemin du Parlement malgré l’immense défiance de l’opinion publique libanaise à leur égard.

En obtenant 13 sièges sur 128, les candidats issus du mouvement de protestation vont faire une entrée remarquée.

Ces élections marquent tout de même un tournant dans la vie politique libanaise. Si, à l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne disposons que de résultats partiels, tout semble indiquer que le nouveau Parlement ne ressemblera en rien à l’ancien. En obtenant 13 sièges sur 128, les candidats issus du mouvement de protestation vont ainsi faire une entrée remarquée. Ce résultat est à mesurer à l’aune d’un système politique gouverné sans partage par les mêmes forces depuis trente ans.

Dans plusieurs régions, cette opposition a réussi à mettre en déroute des piliers de la politique libanaise. C’est le cas notamment du Courant patriotique libre (CPL), dirigé par le président de la République chrétien Michel Aoun, sévèrement sanctionné par les électeurs. Et les conséquences sont bien plus larges. Ce déclin contribue à fragiliser le Hezbollah, dont le CPL est l’allié : également en recul dans plusieurs de ses fiefs, le parti chiite perd sa majorité parlementaire.

En face, le parti chrétien de droite des Forces libanaises, dirigé par Samir Geagea et réputé comme étant proche de l’Arabie saoudite, est en situation de force. Viscéralement hostile au Hezbollah, ce parti radical devient la principale force chrétienne du Liban. Le Parlement libanais risque par conséquent de se retrouver polarisé entre deux blocs, celui dominé par le Hezbollah et celui patronné par les Forces libanaises. Et, nouveauté, les députés hostiles au Parti de Dieu devraient être majoritaires. La confrontation a déjà débuté : le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, a mis en garde ses rivaux : « Faites attention à votre discours, à votre comportement et à l’avenir de votre pays […]_. N’attisez pas les flammes de la guerre civile. »_

Si cette rhétorique est pour le moins habituelle au Liban, une confrontation de haute intensité sur le terrain politique pourrait toutefois rendre impossible toute sortie de crise au Liban. Dans ces conditions, difficile d’imaginer l’État libanais mettre en place les réformes nécessaires pour s’attirer le soutien du Fonds monétaire international, d’autant que la peur du vide flotte au sommet de l’État. Des querelles intestines risquent d’aboutir à de nouveaux blocages en ce qui concerne la future élection du président du Parlement ainsi que la désignation du Premier ministre.

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