Le blé comme arme de guerre

Dernière trouvaille de Poutine dans cette sale guerre : piller le blé ukrainien.

Patrick Piro  • 7 juin 2022
Partager :
Le blé comme arme de guerre
© Christophe Lehenaff / Photononstop / Photononstop via AFP

Quand on n’a guère d’appétence pour la guerre et ses subtilités – le cas d’une écrasante majorité –, on se surprend d’apprendre qu’il existe des « règles » plus ou moins communément admises pour la faire. En quelque sorte l’art et la manière de proprement tuer, faire souffrir, spolier, désespérer. Pour euphémiser, le cadre est souvent dénommé « droit humanitaire international » : on a le « droit » de mener une guerre mais uniquement pour des motifs légitimes, sans viser civil·es ni objectifs civils, en respectant les trêves, en recherchant un retour à l’état de paix, etc.

Autant dire que Poutine n’en a cure. Et d’ailleurs, il n’a pas déclenché « la guerre » mais une « opération militaire spéciale », pour laquelle, par définition, on ne trouve pas trace de cadre de droit. Sa dernière trouvaille : piller le blé ukrainien. Depuis le début de la guerre, plusieurs bateaux chargés de grain sont partis du port de Sébastopol en Crimée, annexée par la Russie en 2014 : le butin de rapines dans les zones de l’est de l’Ukraine contrôlées par l’armée russe, selon des dénonciations de Kyiv qu’accréditent plusieurs recoupements. Une traque satellite a notamment accompagné l’errance d’un de ces vraquiers corsaires cherchant un port où vendre sa cargaison, finalement achevée en Syrie. La Turquie semble tentée.

C’est l’un des versants soudards d’une sous-guerre alimentaire d’ampleur, engagée par Poutine, selon une tactique éprouvée depuis l’aube des guerres sans droit. Quand les assiégeants d’une cité en faisaient le blocus pour empêcher toute nourriture d’y entrer, lui bloque les canaux de sortie du blé ukrainien – les ports de la mer d’Azov et de la mer Noire. Et s’approprie les stocks qui lui tombent sous la main. Dans trois mois, les volumes de blé ukrainien immobilisés dans les silos pourraient atteindre 70 millions de tonnes, alors qu’il faudrait y stocker la nouvelle récolte, même réduite de 40 % cette année en raison de la guerre. Dans des dizaines de pays importateurs, parfois extrêmement dépendants de ces approvisionnements, l’inquiétude monte, tout comme le cours du blé : l’Ukraine est un exportateur majeur de céréales. Tout comme la Russie, qui donne déjà le signe qu’elle choisirait ses clients en fonction de leur bienveillance à son endroit. Alors que le conflit pourrait durer des mois, des années peut-être, Poutine organise un « siège de la faim ». Un casse-tête mondial autrement plus venimeux que le tarissement des exportations d’hydrocarbures russes. En maître cynique chevronné, il assure que la Russie pourrait aider à apaiser les préoccupations concernant cette crise alimentaire à condition que les pays occidentaux (irresponsables, donc) lèvent les sanctions appliquées à son pays depuis qu’il a envahi l’Ukraine.

Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Mélenchon ou la stratégie du pire 
Parti pris 2 mars 2026

Mélenchon ou la stratégie du pire 

Après des jeux de prononciation visant Jeffrey Epstein puis Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon se retrouve au cœur d’un malaise grandissant. Sans être explicitement antisémites, ces séquences interrogent : à force de flirter avec des codes ambigus, que reste-t-il de l’exigence morale que la gauche revendique. Et à quel prix politique ?
Par Pierre Jacquemain
Rupture conventionnelle : patronat et CFDT main dans la main pour réduire les droits des chômeurs
Syndicats 26 février 2026

Rupture conventionnelle : patronat et CFDT main dans la main pour réduire les droits des chômeurs

Ce 25 février, les partenaires sociaux ont trouvé un accord visant à réduire la durée d’indemnisation des chômeurs disposant d’une rupture conventionnelle. Une nouvelle réduction des droits sociaux, la sixième depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, validée par certains syndicats réformistes.
Par Pierre Jequier-Zalc
Inondations : réparer ou prévenir ?
Parti pris 25 février 2026

Inondations : réparer ou prévenir ?

Alors que l’extrême droite impose ses thèmes dans le débat public, des inondations historiques frappent la France dans une indifférence inquiétante. Ces catastrophes, loin d’être de simples aléas, révèlent nos choix politiques, nos renoncements et l’urgence de changer de modèle.
Par Pierre Jacquemain
Quentin Deranque : ce que cette mort oblige la gauche à regarder en face
Extrême droite 18 février 2026

Quentin Deranque : ce que cette mort oblige la gauche à regarder en face

Après la mort d’un militant d’extrême droite et l’interpellation d’un collaborateur parlementaire, l’émotion submerge le débat public et attise les instrumentalisations. Entre exigence de justice, responsabilité éthique et procès politique fait à la gauche, il convient de refuser les amalgames sans esquiver l’indispensable examen de conscience.
Par Pierre Jacquemain