Pour Pınar Selek

Le sociologue turque fait désormais l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par son pays, demandant son emprisonnement immédiat. Lequel pays hausse d’un cran l’escalade de la répression.

Rose-Marie Lagrave  • 8 février 2023
Partager :
Pour Pınar Selek
Pinar Selek, lors du 35e Festival du Livre de Mouans-Sartoux, en octobre 2022.
© Eric Dervaux / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP.

Après de multiples et ubuesques revirements judiciaires, condamnations et emprisonnements, Pınar Selek, sociologue, s’est vu notifier, le 6 janvier, sa comparution devant le tribunal criminel d’Istanbul, assortie d’un mandat d’arrêt international demandant son emprisonnement immédiat. L’(in)justice de son pays, la Turquie, hausse d’un cran l’escalade de la répression.

Une solidarité internationale s’organise, à laquelle le rappel des prises de position de Pınar Selek, en France, entend modestement contribuer. L’intitulé de sa thèse de doctorat en science politique, soutenue à l’université de Strasbourg le 7 mai 2014, parle de lui-même : « Les possibilités et les effets de convergences des mouvements contestataires, sous la répression. Les mobilisations au nom de groupes sociaux opprimés sur la base du genre, de l’orientation sexuelle ou de l’appartenance ethnique, en Turquie ».

Contestation, oppression, intersectionnalité, autant de preuves à charge en Turquie comme en France. Qui se souvient en effet de la lettre de Pınar Selek à la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, laquelle emboîtait le pas à son collègue Jean-Michel Blanquer ?

Seule une mobilisation internationale d’envergure pourrait faire reculer cette parodie de justice.

Dans Le JDD du 25 octobre 2020, ce dernier écrivait : « Il y a un combat à mener contre une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les communautés et les identités, aux antipodes de notre modèle républicain qui, lui, postule l’égalité entre les êtres humains, indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe, de religion. C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes. Cette réalité a gangrené notamment une partie non négligeable des sciences sociales françaises. »  À lire cette phrase, on peut se demander si elle n’a pas été écrite par un ministre turc, tant elle disqualifie le doctorat de Pınar Selek. La réponse ne se fait pas attendre.

Bénéficiaire du programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil (Pause), Pınar Selek écrit, le 21 février 2021, cette lettre bien envoyée : « Depuis vos dernières déclarations sur “l’islamo-gauchisme”, je suis dans un cauchemar terrible. Votre discours réveille tout ce que j’ai vécu et tout ce que mes collègues en Turquie sont en train de vivre, sous l’islamo-fascisme. Je pense que tout·es les scientifiques exilé·es qui sont aujourd’hui accueilli·es par le programme Pause sont entré·es dans le même cauchemar, car elles·ils savent aussi très bien comment les libertés académiques se rétrécissent quand les pouvoirs politiques interviennent dans le champ scientifique avec la justification de la lutte contre le terrorisme. En général, c’est comme ça que ça se passe. En Turquie, en Chine, en Iran. Et aujourd’hui en France. »

Face à ce lancinant cauchemar, seule une mobilisation internationale d’envergure pourrait faire reculer cette parodie de justice.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Idées
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Johann Chapoutot : « Les nazis n’ont pas pris le pouvoir, on le leur a donné »
Entretien • 4 novembre 2026 libéré

Johann Chapoutot : « Les nazis n’ont pas pris le pouvoir, on le leur a donné »

De la soumission de la bourgeoisie allemande à la montée du libéralisme autoritaire, l’historien revient sur les mécanismes qui ont permis l’installation des nazis au pouvoir en 1933. Une histoire qui éclaire, selon lui, certaines évolutions politiques contemporaines, en Allemagne comme en France et aux États-Unis.
Par Olivier Doubre
États-Unis et Moyen-Orient : Gilbert Achcar revisite la notion d’anti-impérialisme
Idées • 30 octobre 2026 abonné·es

États-Unis et Moyen-Orient : Gilbert Achcar revisite la notion d’anti-impérialisme

Le chercheur franco-libanais publie un livre important qui analyse les fondamentaux de la politique de Donald Trump au Moyen-Orient, remontant à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et affronte quelques conservatismes idéologiques de la gauche.
Par Denis Sieffert
Chouayb, Manelle et Mélissa : « Les autorités veulent nous faire peur pour qu’on arrête »
Entretien • 29 octobre 2026 abonné·es

Chouayb, Manelle et Mélissa : « Les autorités veulent nous faire peur pour qu’on arrête »

Il est elles sont mobilisé·es dans le mouvement social en cours. Chouayb, un des délégués du Collectif des jeunes de Belleville, lutte depuis trois ans pour le droit à l’hébergement et à la scolarisation des mineur·es isolé·es. Manelle, lycéenne en Île-de-France, a subi deux gardes à vue depuis qu’elle mène la lutte au sein de son établissement. Créatrice de contenus, Mélissa* affiche son soutien aux lycéen·nes, ce qui lui a valu du cyberharcèlement. Il et elles affirment la nécessité que le mouvement perdure malgré la répression.
Par Pauline Migevant et Céline Martelet
Enzo Traverso, l’histoire et la vie
Portrait • 21 octobre 2026 abonné·es

Enzo Traverso, l’histoire et la vie

L’historien italien achève sa trilogie sur les mémoires des vaincus et des révoltes, en se penchant notamment sur la « décennie rebelle » des années 1970 dans la péninsule. Décryptant pour la première fois l’histoire de ses années de jeunesse.
Par Olivier Doubre