« Le climat de tension à Mayotte fait l’affaire de l’État français »

Trois semaines après son lancement, l’opération « Wuambushu » continue d’alimenter les polémiques à Mayotte et dans l’Hexagone. Dans un contexte où la parole tend à se radicaliser sur ces deux terrains, le chercheur en sciences du langage Mlaili Condro décortique les discours qui s’y déploient et leur réception.

Louis Witter  et  Cyril Castelliti  • 10 mai 2023 abonné·es
« Le climat de tension à Mayotte fait l’affaire de l’État français »
« Les Mahorais sont toujours en guerre. L’usage de cette expression n’est pas qu’une façon de parler, c’est réellement perçu comme une guerre. »
© Louis Witter.

Mlaili Condro est né à Poroani en 1971. Il a étudié les sciences du langage à Limoges et soutenu en 2008 une thèse sur l’écriture et l’idéologie en Afrique noire. Aujourd’hui enseignant en lettres dans le secondaire, à Mayotte, il continue la recherche dans ses thèmes de prédilection, la sémiotique et les études postcoloniales. Il est souvent cité en référence dans l’île pour ses travaux sur l’esclavage.

La traduction française de « Wuambushu » a donné lieu à plusieurs interprétations plus ou moins polémiques. Laquelle doit-on retenir ?

J’ai été surpris par la traduction de ce terme par « reprise ». N’importe quel Mahorais sait que cela ne se traduit pas ainsi. « Reprise » est une équivalence politique, mais pas linguistique. Dans « Wuambushu », il y a la notion d’initiation, de risque et d’aventure. Cela revient à entreprendre quelque chose qui comporte des risques, ou en étant conscient des risques encourus. « Reprise » n’est pas une traduction de ce terme, mais une transposition politique.

Cette démonstration de force vise-t-elle uniquement à assurer la sécurité des Mahorais ?

Jusqu’à présent, je me pose encore des questions sur les motivations de l’opération. J’ai la sensation que nous avons franchi une nouvelle étape dans la politique française à Mayotte. « Wuambushu » a été définie comme une opération franco-française, qui ne nécessitait pas vraiment l’aval de l’État voisin concerné. La France assume ainsi plus que jamais sa présence ici. Elle se dit « je suis chez moi et je mène une opération qui relève de ma souveraineté ».

La France se dit 'je suis chez moi et je mène une opération qui relève de ma souveraineté'.

Il ne faut pas négliger ce message. Peut-être vais-je trop loin, mais est-ce qu’il n’y a pas aussi une volonté de communiquer vis-à-vis de ce qui se passe dans la région ? Les Russes s’allient avec les Chinois et l’Afrique du Sud pour des exercices militaires dans l’océan Indien : n’est-ce pas un moyen pour la France de dire « ici c’est chez moi » ?

Quelle est la conséquence de cette mobilisation inédite pour la population mahoraise ?

Il y a d’abord le sentiment d’avoir été enfin entendu. Cela génère une forme d’espoir. Après la départementalisation, l’insécurité s’est imposée comme un enjeu primordial. Avant, on expliquait aux Mahorais que seul le statut de département pouvait régler leurs problèmes. À commencer par l’ancrage définitif de Mayotte dans la République. Pendant des années, ce combat a surpassé tous les autres. L’État a d’ailleurs favorisé ce discours en répondant aux revendications des Mahorais par : « C’est un problème statutaire. » Ils ont donc compris que la solution à leurs difficultés s’inscrivait nécessairement dans un cadre législatif, juridique et statutaire.

Après la départementalisation, ce sont donc l’immigration clandestine et l’insécurité qui se sont imposées comme les principaux enjeux du territoire ?

Dans un premier temps, l’État a voulu maîtriser le flux migratoire et avoir un contrôle démographique sur la population. Car toutes les actions qu’il allait entreprendre dépendaient de la démographie. Dans le cas contraire, il ne pouvait rien prévoir. Or gouverner, c’est prévoir. Entre-temps, un autre problème de taille

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