Philippe Leclerc, intérimaire, mort au travail à 70 ans

Jeudi 10 août, cet homme est décédé au travail. Politis a retrouvé plusieurs de ses proches. Tous dressent le portrait d’un infatigable travailleur. Sa famille exige des réponses de la part de la justice.

Pierre Jequier-Zalc  • 27 septembre 2023 abonné·es
Philippe Leclerc, intérimaire, mort au travail à 70 ans
Cortège d'agents du ministère du Travail, avec des pancartes listant des accidents du travail graves ou mortels, en avril 2023, lors de la 11e journée de mobilisation contre la réforme des retraites.
© Valerie Dubois / Hans Lucas / AFP

La nouvelle avait fait un peu de bruit au cœur de l’été. En Ille-et-Vilaine, le 10 août dernier, un intérimaire de 70 ans est mort au travail, chez le fabricant d’escaliers Riaux. Pas de quoi pour autant émouvoir le ministre du Travail, Olivier Dussopt, qui n’a pas jugé bon de réagir à cette information. Vite, comme souvent dans les accidents du travail, on est passé à autre chose. Sauf, évidemment, les proches de la victime. Depuis le drame, Sébastien Leclerc, son fils aîné, âgé de 47 ans, ne cesse de s’interroger : « Comment mon père est-il mort ? Je veux savoir », confie-t-il en préambule de notre échange.

Les rares informations dont Sébastien dispose sont celles qui ont été communiquées à la presse par le parquet de Rennes. Le jour de l’accident, Philippe Leclerc était chargé d’une opération de maintenance au sein de l’entreprise d’escaliers. Lui et un autre salarié devaient réaliser une intervention sur un tuyau « à 3,80 mètres de hauteur dans le local de chaufferie ». Le septuagénaire aurait alors accédé « à une petite plateforme de maintenance au sommet de la chaudière », à l’aide d’une nacelle sans garde-corps. Le parquet poursuit en expliquant qu’il aurait « circulé jusqu’au fond de l’installation sans protection individuelle ou collective vers un conduit d’aspiration qu’il devait démonter. Il a chuté alors qu’il finissait son démontage, réalisé dans une position mettant en jeu sa sécurité personnelle ».

Si cette personne l’a laissé monter, elle est en faute, point barre.

Sébastien, fils de Philippe

Quelques compléments d’information sont aussi venus de la part du PDG de Riaux. Dès le lendemain de l’accident, celui-ci aurait affirmé à Sébastien que « la personne en charge de la sécurité avait intimé à trois reprises à [son] père de ne pas monter là-bas ». Comme pour se dédouaner de toute potentielle responsabilité. Cependant, Sébastien n’en démord pas : « Si cette personne l’a laissé monter, elle est en faute, point barre. » Contactée, l’entreprise Riaux n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Au parquet de Rennes, on confirme qu’une enquête a été ouverte pour homicide involontaire par personne morale dans le cadre du travail. Elle est conjointement menée par la gendarmerie et l’inspection du travail. Un peu plus d’un mois après les faits, il est trop tôt pour tirer des conclusions sur l’existence d’éventuelles responsabilités pénales. En attendant les résultats de l’enquête, nous avons souhaité savoir qui était Philippe Leclerc et lui consacrer ce portrait.

Toujours présent

Pudiquement, ses proches décrivent un père de trois enfants, grand-père de sept petits-enfants et déjà arrière-grand-père de trois autres. Un homme animé par l’activité. « Il avait 70 ans mais on lui en donnait 55, souffle Sébastien, il était super svelte, sportif, physiquement très bien. » Pendant plusieurs décennies, Philippe Leclerc s’est investi corps et âme dans la salle de musculation de Saint-Jacques-de-la-Lande, une commune proche de Rennes. Il en a même été le président pendant de nombreuses années, raconte Jean-Paul Hesry, qui lui a succédé à la tête de la structure. « Il était très impliqué dans l’association, sportivement, mais aussi dans l’installation et la réparation de machines. » Après sa mort, un tableau blanc avec des mots de plusieurs membres de l’association a été installé dans la salle, en hommage.

Sur le même sujet : « Ne pas laisser les morts au travail dans l’oubli »

Tous les avis recueillis par Politis décrivent le même personnage : un homme qui aimait travailler avec ses mains. « C’est lui qui m’a donné le goût de la mécanique », glisse Sébastien. Un homme, aussi, qui appréciait son travail. « Avant sa retraite, il travaillait chez Rennes machines à bois, qui s’appelle désormais Gedimo. Après sa retraite, il a continué à bosser pour eux en intérim », poursuit son fils. Un son de cloche confirmé par une des agences d’intérim pour lesquelles il a travaillé : « On nous demandait parfois de l’appeler directement. Il répondait toujours présent. C’était quelqu’un de super, très professionnel », assure Émilie, qui l’a supervisé pendant plusieurs années. Selon nos informations, le jour de l’accident, Philippe Leclerc travaillait pour une agence d’intérim avec laquelle il n’avait jamais collaboré jusque-là.

Je ne trouve pas cela normal, qu’une personne de cet âge soit obligée de travailler pour pouvoir payer l’ensemble de ses charges.

Sébastien

À travers ces éloges formulés par ses proches se dégage le portrait d’« un travailleur, un vrai », pour reprendre les termes de son camarade sportif, Jean-Paul Hesry. Mais ne faisait-il vraiment cela que pour le plaisir du travail et de l’activité ? Son fils doute un peu de ce portrait idéalisé du travailleur infatigable : « Mon père n’aimait pas vieillir, c’est certain. La retraite à ne rien faire pour regarder la télé, ce n’était pas trop son truc. Mais je pense qu’il ­faisait aussi ça un peu pour l’argent. » Philippe Leclerc touchait une retraite d’un peu plus de 1 000 euros par mois. Il vivait seul, locataire d’un studio qu’il payait un peu plus de 400 euros. « Avec toutes les charges qu’il avait, je pense que ça ne lui suffisait pas », estime Sébastien, qui poursuit : « Je ne trouve pas cela normal, qu’une personne de cet âge soit obligée de travailler pour pouvoir payer l’ensemble de ses charges. » Avant de railler, amer : « Merci Macron, merci la France. »

« J’irai aussi loin qu’il le faut »

Politis s’est procuré plusieurs fiches de paie récentes de Philippe Leclerc. Loin d’une activité disparate dans le temps, on constate que, chaque mois depuis un an, des fiches de paie témoignent de la réalisation de missions d’intérim. Le tout pour des revenus variables d’environ 400 euros mensuels en moyenne. Un vrai complément de retraite, en somme. « Vu le montant des retraites, c’est certain que c’est plus confortable d’avoir un complément de revenu. De là à dire qu’il n’aurait pas pu vivre sans, je n’en sais rien. Pour faire ça à 70 ans, il faut aussi aimer son métier », suppose Jean-Paul Hesry.

Sur le même sujet : Comment les patrons tueurs échappent à la justice

Aujourd’hui, les proches de Philippe Leclerc cherchent à obtenir des réponses à leurs ­questions. « On est encore dans l’attente de précisions. On ne peut toujours pas dire ce qu’il s’est exactement passé. Quand on a passé trente ans à côtoyer quelqu’un, on veut connaître les circonstances et les responsabilités de l’accident qui lui a coûté la vie », souligne l’ancien président de la salle de musculation.

« Si le mec de la sécurité avait fait son job, mon père serait encore là et, ça, je n’arrive pas à l’accepter. Donc je ne vais pas lâcher. J’irai aussi loin qu’il le faut », lâche Sébastien, qui assure à Politis qu’il va prochainement déposer plainte contre l’entreprise Riaux et l’agence d’intérim. Après l’accident, les deux entreprises ont payé les obsèques du septuagénaire, témoignant, pour son fils, qu’« elles reconnaissent, d’une certaine manière, avoir une forme de responsabilité ». Il conclut : « Mais moi, je ne fais pas ça pour l’argent. J’en ai, je suis un travailleur, j’ai hérité ça de mon père. Je fais ça pour que ce type de drame n’arrive pas à d’autres familles. » ·

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