Refuser de parvenir

Notre chroniqueuse Fania Noël propose, dans un extrait adapté de son livre Et maintenant le pouvoir (Cambourakis), une lecture critique du concept de « transfuge de classe ».

Fania Noël  • 12 juin 2024
Partager :
Refuser de parvenir
© Jr Korpa / Unsplash

Loin d’être en opposition au discours dominant, les discours sur la mobilité sociale et les success stories de la diversité sont une version paternaliste et bienveillante du racisme et du classisme. Le terme « parvenu » a été facilement détrôné par celui de transfuge de classe, moins insultant et émanant du champ de la sociologie. D’aucun·es soutiennent que la principale caractéristique du transfuge de classe est d’avoir réussi à déjouer le déterminisme de la reproduction sociale, d’être un ou une évadé·e statistique. J’estime au contraire que l’existence du transfuge de classe participe au déterminisme et à la reproduction des élites ; elle est une nécessité pour le maintien du néolibéralisme.

Les transfuges de classe (…) permettent de régénérer la petite bourgeoisie.

La valorisation de la méritocratie et du récit personnel d’ascension sociale a rendu désuets les stratagèmes à la Rastignac. Contrairement à l’aristocratie, la bourgeoisie se targue de savoir reconnaître le travail et le talent. Elle voit d’un bon œil celles et ceux qui, par le jeu de la méritocratie, changent de classe pour rejoindre ses rangs. Ce qui se retrouve au cœur de ces récits est moins la question de l’argent que celle du capital symbolique. Ce n’est donc pas un hasard si les professions intellectuelles constituent la majeure partie des personnes qui produisent ces discours. C’est nettement moins le cas des footballeurs millionnaires ou des commerciaux avec des salaires annuels à six chiffres. Les transfuges de classe, pour la plupart, permettent de régénérer la petite bourgeoisie.

Solidifier l’ordre symbolique

En devenant un marqueur d’identité, la notion de transfuge est devenue inopérante comme critique ou même comme outil de lutte contre les systèmes de domination. Au contraire, elle permet implicitement de solidifier l’ordre symbolique, en dotant le capital culturel légitime, utile et nécessaire, d’un nouveau caractère normatif. Revendiquer un statut de transfuge de classe n’est pas d’une grande utilité pour les intérêts et les luttes de la classe prolétaire d’origine (on ne peut être transfuge que dans un seul sens). Quant à la classe que l’on rejoint, elle ne sera pas déstabilisée par l’arrivée de transfuges de classe.

Sur le même sujet : Les transfuges de classe pris au piège de leur succès

Un autre piège du néolibéralisme est celui de la réforme par l’assimilation : le but n’est donc pas de démanteler le capital culturel légitime mais de faire entrer les productions culturelles des marges dans le panthéon de ce qui est légitime. Évidemment cette incorporation nécessite de rendre cette culture intéressante pour les éléments blancs et bourgeois de la société. Les (trop) nombreux magazines de rap dont la rédaction évoque un BDE de HEC nous rappellent que la question de la légitimité porte moins sur l’objet que sur celles et ceux qui s’intéressent à ces objets et les rendent légitimes, et surtout sur leur capacité à diversifier leurs goûts.

De la même façon, la maîtrise de l’arabe, du peul ou du lingala par les élèves de l’Inalco aspirant à devenir ambassadeurs est valorisée. Il faut donc refuser de parvenir, et combattre la frustration de ne pas être accepté·e comme un·e petit·e-bourgeois·e comme les autres.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Idées
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Le RN prospère sur la crise d’identité nationale qui frappe la France depuis 40 ans »
Entretien 16 juillet 2024 abonné·es

« Le RN prospère sur la crise d’identité nationale qui frappe la France depuis 40 ans »

La Ve République est tombée dans une impasse politique. Gilles Richard, historien des droites du XXe siècle, esquisse la possibilité d’un rapprochement entre les droites néolibérales et européistes au Parlement. Et redoute qu’Emmanuel Macron n’active l’article 16 de la Constitution.
Par Tristan Dereuddre
Contre la haine en cravate
Histoire 16 juillet 2024 abonné·es

Contre la haine en cravate

L’actualité française et internationale nous rappelle tout l’intérêt de l’enquête de l’historien Mark Bray sur l’antifascisme de 1945 jusqu’à nos jours, des deux côtés de l’Atlantique.
Par Olivier Doubre
Le pluralisme des médias, cible de l’extrême droite
Médias 11 juillet 2024

Le pluralisme des médias, cible de l’extrême droite

Spécialiste en sciences de la communication, François Jost montre le danger pour la démocratie de la concentration des médias entre des grands groupes privés. Et dénonce comment les médias Bolloré contournent leur obligation légale de pluralisme des opinions.
Par Olivier Doubre
Laissez les personnes non-blanches faire de la politique !
Chronique 11 juillet 2024

Laissez les personnes non-blanches faire de la politique !

Kaoutar Harchi souligne la place centrale des militants des quartiers populaires au sein de la gauche, dont certains ont pu accéder aux bancs de l’Assemblée nationale. Et qui laissent espérer pour ce pays un autre avenir que celui qui semblait, le 7 juillet, scellé.
Par Kaoutar Harchi