Faire la fête entre femmes, un plaisir interdit ?

Pour être ensemble et ne plus être considérées comme l’objet de fantasmes des hommes, de nombreuses lesbiennes se rendent à des soirées réservées pour elles. Mais ces espaces tendent à disparaître et sont parfois la cible d’attaques violentes.

Hugo Boursier  • 18 novembre 2024 abonné·es
Faire la fête entre femmes, un plaisir interdit ?
Collage de @Marsl_streetart, Paris, 2024.
© Louise Moulin

Elles voulaient passer une soirée entre femmes, comme il est d’usage avec le collectif La Bringue, qui organise des moments festifs en non-mixité. Mais cela ne s’est pas passé comme prévu. Jeudi 31 octobre, le soir d’Halloween, environ 75 femmes, selon les témoins, ont été la cible de mortiers dirigés contre elles, vers 2 heures du matin. Elles se trouvaient sur la terrasse du bar Le 211, dans le quartier de La Villette, à Paris.

Elles fumaient une cigarette en terrasse, prenaient l’air ou s’apprêtaient à partir. Plusieurs hommes se sont approchés et ont tiré. Certaines femmes ont vu les artifices fuser autour d’elles, occasionnant des brûlures. En 2013, à Marseille, de l’essence avait été versée sur la terrasse d’un bar où La Bringue s’était installée le temps d’une nuit, suscitant un risque élevé d’incendie. « Une attaque masculiniste », ont réagi plusieurs internautes sur les réseaux sociaux, choquées par l’événement du 31 octobre.

Toutes pointent le caractère misogyne et le degré de violence inouï d’une attaque spécifiquement lancée contre des femmes. Parce qu’elles se retrouvent entre elles, sans hommes. « Nous, les femmes, sommes très effrayantes aux yeux de la société quand nous sommes ensemble », commente la journaliste Élodie Font, autrice d’un passionnant ouvrage, À nos désirs : dans l’intimité des lesbiennes (La Déferlante, 2024).

Il ne faudrait surtout pas que des femmes puissent être heureuses sans les hommes.

É. Font

« Il ne faudrait surtout pas que des femmes puissent être heureuses sans les hommes », poursuit-elle. Et si elles le sont, c’est forcément qu’elles fomentent quelque chose. « Puisque nous sommes ensemble, c’est que nous détestons les hommes. Comme si nous complotions. C’est d’une pauvreté intellectuelle abyssale ! », souffle-t-elle.

Dans son livre, la journaliste a recueilli le témoignage de plus de mille femmes de 14 à 87 ans. Elle les questionne sur leur intimité, la manière dont elles se sont assumées ou non, comment elles sortent, se rencontrent, etc. Mais aussi sur les agressions ou la violence d’une société hétéronormée qui les ignore ou fantasme sur elles. Quand elles ne sont pas considérées comme l’ennemi des hommes, les lesbiennes deviennent des corps objets de fantasmes hétérosexuels, nourris par la production pornographique mainstream.

Le coût de la visibilité

Au-delà des attaques exercées plus généralement contre les femmes dans l’espace public, de plus en plus mises en lumière, l’événement du 31 octobre constitue un nouvel assaut contre des lieux de sociabilité exclusivement féminins. Et notamment des espaces qui réunissent des femmes lesbiennes, perçus comme dangereux parce qu’ils contrediraient la seule norme légitime, l’hétérosexualité.

« L’hétérosexualité est le régime politique sous lequel nous vivons, fondé sur l’esclavagisation des femmes. […] La seule chose à faire est donc de se considérer ici comme une fugitive, une esclave en fuite, une lesbienne », note l’écrivaine et philosophe lesbienne Monique Wittig dans La Pensée straight (Amsterdam, réédition 2018). Les réunions en non-mixité que constituent les soirées organisées par La Bringue sont autant de poches de résistance que le masculinisme souhaite

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