À Toulouse, une véritable « chasse à la pute »
Dans la Ville rose, les arrêtés municipaux anti-prostitution ont renforcé la précarité des travailleuses du sexe, qui subissent déjà la crise économique. Elles racontent leur quotidien, soumis à la traque des policiers et aux amendes à répétition.

© Patrick Batard / Hans Lucas / AFP
À 23 heures, près du canal, Katia* attend des clients. Ce soir, elle n’avait pas tellement envie de sortir, mais, quand elle a ouvert son frigo, il n’y avait que « quatre yaourts et un peu de lait, et des nouilles chinoises dans le placard ». Alors elle est descendue à cet endroit qu’elle connaît bien, où elle travaille depuis quatre ans. « J’aime la nuit, l’odeur du bitume et le vent chaud. Sur le trottoir, je me sens chez moi. Je ne vois pas pourquoi on me l’interdirait. » Elle s’avance un peu et scrute sur la droite, pour voir si une voiture de police n’arrive pas.
Katia travaille sur un secteur soumis aux arrêtés municipaux anti-prostitution pris à Toulouse depuis 2014. C’était l’une des promesses de campagne de Jean-Luc Moudenc, le maire, un ex-Républicain. Ciblant à l’origine deux quartiers, les arrêtés ont été renouvelés tous les ans et régulièrement étendus. Aujourd’hui, ils visent des rues situées dans quatre quartiers de la ville « et les voies adjacentes sur une distance de 100 mètres ».
D’après l’adjoint à la sécurité de la mairie, Émilion Esnault, les plaintes des habitants sont liées au bruit « des engueulades » et « des crissements de pneus » ainsi qu’à la présence « de préservatifs utilisés » ou de « serviettes hygiéniques par terre ». « Ça provoque l’émoi, explique-t-il. Certains riverains se plaignent aussi de la présence en tant que telle des prostituées, car ils doivent l’expliquer à leurs enfants. »
Pour faire respecter les arrêtés, la police contrôle et verbalise les travailleuses du sexe quotidiennement. « Une chasse à la pute, estime Katia. Quand je suis sur le trottoir, je guette, j’ai tous mes sens en éveil. Si tu connais ce milieu-là, tu sais te mettre en sécurité, mais c’est plus difficile quand on est obsédée par la police. » Elle raconte qu’une de ses amies a été verbalisée « alors qu’elle attendait le bus. Pour eux, une femme trans la nuit, tout de suite, c’est une pute ! Elle vit dans un quartier anti-arrêté. Maintenant, elle sort la boule au ventre. »
« Sur quels critères la police identifie les travailleuses du sexe et constate qu’elles sont en activité au moment de la verbalisation ? », interroge Grisélidis, l’association de santé communautaire qui soutient les travailleuses du sexe, dans une note associative. « La police décrit la manière dont les personnes sont habillées pour prouver qu’elles se prostituent. » Sur l’un des PV conservés par l’association, on lit : « La personne est vêtue comme suit : 'manteau long noir, pantalon en laine'. » « Si une femme a envie de s’habiller sexy et d’attendre un Uber, ils vont lui mettre une amende ? », ironise Katia.
Il n’y a rien de plus humiliant qu’un flic qui vous toise de haut en bas.
RebeccaVers minuit, Rebecca rejoint Katia. Elle vit dans la résidence à côté. Elle a 48 ans dont dix-huit de carrière « sur le boulevard de la discorde. » Non loin d’elles, un panneau de signalétique commerciale indique une vingtaine de commerces : une entreprise de meubles de jardin, un fleuriste, une librairie. Et tout en bas, sur la dernière bande blanche, des lettres soigneusement collées, « REBECCA Prostituée. »
« Il y a des résistantes et on est de celles-là, explique-t-elle. Si les flics avaient été moins brutaux, on aurait pu discuter, mais dès le début ils ont amené dix bagnoles rien que pour nous, ils nous ont encerclées comme des délinquants et ils ont appelé la nationale. Maintenant, la municipale passe tous les soirs, parfois
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