« Pour un artiste palestinien, c’est impossible d’ignorer le génocide à Gaza »
Illustrateur et caricaturiste de presse, Mohammad Sabaaneh témoigne de l’oppression du peuple palestinien à travers ses dessins et ses livres comme Je ne partirai pas, qui a reçu le prix du Palestine Book Awards en 2022, et 30 Secondes à Gaza.
dans l’hebdo N° 1848 Acheter ce numéro

© Alifbata – Mohammad Sabaaneh
Invité pendant le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême par Charente Palestine solidarité et la Maison des peuples et de la paix, qui lui consacre une exposition, Mohammad Sabaaneh n’a pas voyagé sans peine depuis la Cisjordanie, où il habite. « Pour ce séjour de six jours en France, il m’a fallu partir trois jours en avance, afin d’être certain que les checkpoints d’Israël ne me fassent pas rater mon avion à Amman », raconte-t-il. Enseignant l’art à l’université américaine arabe de Jénine, en Cisjordanie, l’artiste dénonce sans relâche les crimes d’Israël à l’encontre des Gazaouis.
Comment a débuté votre carrière de dessinateur ?
Mohammad Sabaaneh : Lorsque la seconde Intifada éclate, plusieurs de mes amis sont tués ou arrêtés par l’armée israélienne. L’un d’entre eux, toujours sous les verrous aujourd’hui, me suggère de produire des dessins sur l’occupation de la Palestine. En 2001-2002, je m’engage à réaliser les portraits de Palestiniens tués durant les manifestations pour leurs funérailles du lendemain. Les familles m’apportent des photos, et je passe la nuit à dessiner leur fils ou leur frère tout juste décédé.
L’approche cubiste se révèle un bon moyen de représenter les horreurs que vivent les Gazaouis, car la guerre déforme leurs vies.
Un jour, un garçon de 10 ans dont le grand frère venait d’être tué m’a demandé si je dessinerais son portrait lorsqu’il tomberait à son tour. Cela m’a choqué, mais c’est bel et bien ce que j’ai dû faire quelques jours plus tard. En concevant ces portraits à la chaîne, j’ai ressenti l’envie de raconter le vécu de ces personnes qui avaient des rêves, des histoires familiales singulières. Ma vocation de dessinateur politique est née durant cette période. J’ai ensuite débuté ma collaboration avec plusieurs journaux comme Al-Hayat al-Jadida, d’abord comme bénévole avant d’en faire mon métier.
Votre dernier livre, 30 Secondes à Gaza, propose des dizaines de portraits de Gazaouis victimes de l’armée israélienne. Est-ce une manière de préserver ces crimes de l’oubli ?
En effet. Les dessins sont réalisés à l’encre de Chine car elle est indélébile. J’ai la conviction que ces scènes de maisons effondrées, de pleurs sur des corps sans vie dans les couloirs d’hôpitaux et les rues ne doivent pas être oubliées. Pour un artiste palestinien, c’est impossible d’ignorer le génocide à Gaza. Quand j’en ai eu réalisé une soixantaine, mon éditrice française, Simona Gabrieli, m’a proposé d’en faire un livre. Peu de temps après le massacre du 7 octobre 2023, plusieurs journalistes m’ont questionné sur ma position par rapport au Hamas. Mais aucun ne prenait en compte les soixante-dix-sept ans d’occupation coloniale par Israël, ou les plus de 10 000 prisonniers palestiniens. Alors que ce massacre est bien le résultat de décennies de colonisation et de déshumanisation du peuple palestinien trop souvent passées sous silence.
Quand les frappes sur Gaza ont commencé, qu’avez-vous ressenti ?
Au moment du 7-Octobre, je voyageais en Europe pour la promotion de mon livre. Mes éditeurs français et italiens m’ont proposé de rester avec eux. Mais le titre de ma bande dessinée
Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter hebdomadaire :
Pour aller plus loin…
« American Spirits », vies rurales
« Chimères tropicales », échappée sauvage
« Mouette » : la spéléologie de l’âme