Shiori Itō : « Une diffusion de mon film au Japon serait plus importante pour moi qu’être nommée aux Oscars »
Figure du mouvement #MeToo au Japon, la réalisatrice a enquêté sur le viol qu’elle a subi par un journaliste proche du premier ministre japonais. Elle a notamment documenté la façon dont la police et la société japonaises y ont réagi.

© Maxime Sirvins
Shiori Itō est une journaliste et réalisatrice japonaise. En 2017, elle s’exprime publiquement sur le viol dont elle a été victime deux ans plus tôt, à 26 ans, par un journaliste de la télévision publique japonaise proche du premier ministre. Sa prise de parole sur les défaillances des procédures judiciaires et l’enquête qu’elle a menée sur son propre viol l’ont conduite à devenir l’une des figures de #MeToo au Japon.
Dans votre film, Black Box Diaries, vous dites que vous recherchez la vérité.Il me semble qu’en tant que victime de viol, malgré les éléments dont vous ne vous souvenez pas, vous connaissez la vérité, car elle est inscrite dans votre corps et dans les traumatismes. Qu’est-ce que « chercher la vérité » signifie pour vous ?
Shiori Itō : Quand je suis allée voir la police, à l’époque, les agents n’avaient pas de tests pour savoir si j’avais été droguée. Je savais que je n’avais pas tant bu et je me suis demandé comment il était possible que je ne me souvienne de rien. Je savais aussi que je n’étais pas consentante. Je voulais enquêter sur ce dont je ne me souvenais pas, en interrogeant ceux qui auraient pu me croiser ce soir-là, comme le chauffeur de taxi qui nous a conduits à l’hôtel, mon agresseur et moi. Au fur et à mesure, j’ai compris que la vérité avait différents aspects et que chacun pouvait avoir sa vision.
Plus largement, l’une des vérités que je cherche est celle du pouvoir. Je voulais savoir pourquoi l’arrestation de mon agresseur avait été stoppée. Cela se produit-il souvent ? Si c’est le cas, c’est un problème. Je n’ai pas eu de réponse, pas d’explication. Il y a ensuite la vérité judiciaire. Je ne l’ai pas tellement décrit dans le film, mais mon affaire pénale a été classée. En raison du grand nombre de preuves, nous avons essayé d’intenter une action au civil. Il a été jugé qu’il y avait eu une activité sexuelle sans consentement de ma part, ce qui signifie un viol. C’est l’une des vérités. Mais la définition du viol pose encore un énorme problème.
Votre film commence et se termine par la traversée d’un tunnel. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Il y a eu beaucoup de tunnels dont j’ai cru ne jamais pouvoir sortir. Mais il y a toujours – même brièvement avant d’y retourner – une porte de sortie. Pour moi, le tunnel a été long. Mais le simple fait d’avoir pu terminer ce film, d’avoir pu faire face à cette affaire, m’a permis d’en sortir. La plus grande victoire du film a été de pouvoir participer à la conférence de presse de mon agresseur en tant que journaliste. Personne ne m’en a empêchée. Pour moi, cela représentait bien plus que de gagner l’affaire.
Le fait que quelqu’un puisse être arrêté ou ne pas être arrêté grâce à des faveurs du pouvoir est grave.
Quels sont les éléments qui vous manquent encore pour comprendre ce qui vous est arrivé ?
Je ne sais toujours pas comment le pouvoir s’est impliqué, notamment pour empêcher, à la dernière minute, l’arrestation de mon agresseur. Le fait que quelqu’un puisse être arrêté ou ne pas être arrêté grâce à des faveurs du pouvoir est grave. Le parti de Shinzō Abe, le Parti libéral-démocrate (PLD), n’a quasiment pas quitté le pouvoir depuis la Seconde Guerre mondiale. Si nous n’avons pas les moyens de poser la question de son implication et de savoir ce qui s’est passé, cela peut se reproduire. Ce n’est pas sain. Je sais que les Japonais ont du mal à réagir à mon cas, mais ils doivent avoir en tête que ça peut arriver à n’importe qui.
Dans Black Box Diaries, vous diffusez des conversations ou des entretiens que vous avez eus avec la police. Avant même que vous n’ayez l’idée d’en faire un film, qu’est-ce qui vous a conduite à faire ces enregistrements ?
J’ai mis cinq jours à aller voir la police. Je savais que mon agresseur était puissant, j’avais peur. Je pensais
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