« Qu’est-ce qu’un auteur de cinéma ? » : avec hauteur de vue
Le sociologue Jérôme Pacouret analyse le processus ayant abouti à ce que le réalisateur seul s’approprie la valeur des films en termes symbolique, social et économique.
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© STAFF / UPI / AFP
"Ce livre peut être lu comme une contre-histoire de l’auteur de cinéma ", écrit Jérôme Pacouret, marquant ainsi son ambition. Sociologue, docteur de l’École des hautes études en sciences sociales, il publie un essai touffu, Qu’est-ce qu’un auteur de cinéma ?, sur un sujet présent dans l’actualité depuis l’irruption de #MeToo au cinéma. À la suite d’un certain nombre d’affaires de violences sexuelles dénoncées par des comédiennes, la question du pouvoir du réalisateur, de ses limites, et des processus de légitimation de celui-ci est désormais un thème récurrent.
Il est heureux que les sciences sociales s’emparent de ce sujet, devenu sensible, pour offrir une vision des choses plus analytique, la sociologie ayant en particulier cette capacité à « dénaturaliser » des états de fait paraissant évidents mais qui ne le sont pas. Nourri par des années de recherches qui ont commencé sur le copyright et le droit d’auteur (1), par conséquent nullement guidé par l’actualité, le livre de Pacouret se distingue, par son sérieux, de celui de Geneviève Sellier, récemment paru, Le Culte de l’auteur (La Fabrique, 2024), pamphlet opportuniste et de piètre qualité, dont il pourrait apparaître comme l’antithèse.
Là où Sellier affirme que « l’attribution d’un film à un seul auteur […] est une absurdité », au motif que de nombreuses personnes travaillent à son élaboration, Pacouret ne remet pas en cause ce statut mais étudie – en France et aux États-Unis, le phénomène ayant été à peu près parallèle – le processus qui a abouti à cette appropriation de la valeur des films (en capital économique, social, symbolique…). « En étudiant l’attribution des films à des auteurs, il s’agit en somme de mieux comprendre comment les films sont fabriqués, valorisés et vus, mais aussi l’histoire de la décision du travail cinématographique, ainsi que les luttes, les hiérarchies et les violences sociales qui la constituent. »
Se faisant, Jérôme Pacouret s’emploie à détruire « une légende », autrement dit le récit communément partagé selon lequel « la politique des auteurs », conceptualisée et mise en œuvre par les critiques des Cahiers du cinéma dans les années 1950 et futurs cinéastes de la Nouvelle Vague, reprise aux États-Unis par les réalisateurs du Nouvel Hollywood dans la décennie suivante (Coppola, Scorsese…), constitue l’origine de l’auteur au cinéma et, par-là, de la consécration du cinéma comme art.
OubliettesLe sociologue estime que cette version jette aux oubliettes les luttes mettant aux prises scénaristes, réalisateurs et producteurs, engagées dès les années 1900, pour s’imposer en tant qu’auteur unique. Il y consacre une partie fort documentée, qui montre les trois corporations avancer leurs pions non sans se dévaloriser entre elles. Ainsi Frank Capra (dont les mémoires constituent une source sans fin pour le sociologue), réduisant le scénario à une suite d’« indications » ; ou les noms d’oiseaux réservés aux producteurs, qualifiés d’« incultes » et d’« épiciers ».
Jérôme Pacouret à parler de 'contre-histoire de l’auteur' à propos de son livre.
C’est ce travail qui autorise Jérôme Pacouret à parler de « contre-histoire de l’auteur » à propos de son livre, même s’il ne s’agit pas d’une totale découverte. Par ailleurs, en déniant à la Nouvelle Vague la dimension de révolution symbolique – même s’il se rattrape en fin de volume en parlant de « ruptures esthétiques » –, il fait comme si les techniciens-artisans et les
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