Robin Campillo : « La brutalité du monde social agit par ondes de choc »
Robin Campillo a réalisé le film que la mort a empêché Laurent Cantet de faire. Enzo est une œuvre splendide, avec l’adolescence en son centre.
dans l’hebdo N° 1867 Acheter ce numéro

© Les Films de Pierre
« Enzo, un film de Laurent Cantet, réalisé par Robin Campillo. » La mort est responsable de cette transmission de flambeau. Décédé en avril 2023, Laurent Cantet (Entre les murs, Artur Rambo…) était sur le point de tourner. Son ami et collaborateur, cinéaste lui-même (120 Battements par minute, L’Île rouge…), Robin Campillo, a alors mené à terme le projet. Cette histoire d’amitié par-delà la mort donne un film émouvant et splendide, où l’adolescence est au centre. Il a été présenté en ouverture de la Quinzaine des cinéastes à Cannes.
Vous êtes-vous senti libre en réalisant Enzo ? Aviez-vous la crainte de trahir Laurent Cantet ?
Robin Campillo : J’ai travaillé avec lui sur des scénarios, je suis allé sur ses tournages, j’ai fait le montage de beaucoup de ses films. Quand je l’ai vu à l’hôpital juste avant sa mort, je lui ai dit : « Je ne sais pas ce que cela veut dire “faire un film à ta manière”. » Je ne sais pas moi-même ce que signifie « faire un film à ma manière ». En l’occurrence, nous étions allés très loin dans le travail sur le scénario – nous abordions en même temps les questions de mise en scène, de découpage, de cadre, de lumières… Nous le faisions en sachant qu’il y avait un risque, non pas que je me retrouve seul sur le tournage, parce que ça, nous l’avons envisagé quand l’état de Laurent s’est vraiment dégradé, mais dans l’idée que je serais un go-between entre lui et les acteurs ou les techniciens. À partir du moment où il m’a donné son accord de faire le film, je n’ai pas eu cette angoisse de le trahir.
En quoi Enzo s’inscrit dans le parcours de Laurent Cantet, et dans le vôtre ?
À mes yeux, Laurent Cantet revient avec Enzo à ce qu’il faisait dans ses courts métrages (en particulier Jeux de plage), et à Ressources humaines, son premier long. C’est un cinéma avec des personnages empreints d’idéaux qui se sentent coincés. Laurent a gardé de l’enfance une certaine gravité, que la plupart d’entre nous occultent en vieillissant. Le film parle aussi d’une question très personnelle chez lui concernant le transfuge de classe. Enzo ne semble pas appartenir à la même classe que sa famille, puisqu’il veut être maçon alors que ses parents sont des bourgeois. Une idée qui résonne d’autant plus aujourd’hui puisque l’on sait que les enfants risquent d’avoir une vie socialement inférieure à celle de leurs parents.
Nous nous étions dit : nous allons filmer le chantier comme un temple grec.
Il voulait parler de cet adolescent comme facteur d’une crise autour de lui et pas seulement traversant une crise lui-même. C’est un moment redoutable pour la famille parce que cela lui rappelle qu’elle est une structure sociale un peu aléatoire. En ce qui me concerne, j’ai toujours fait des films assez solaires. Avec Enzo, je reviens à la Méditerranée, à ses paysages, à ses ambiances. Je reviens aussi à un scénario très dessiné, très limpide, avec des champs-contrechamps simples. Quelque chose d’assez dénudé. C’est Laurent qui avait trouvé le chantier où travaille Enzo. Nous nous étions dit : nous allons le filmer comme un temple grec, écrasé de lumière, avec des bruits non pas assourdissants mais ouatés.
Il émane aussi une sensation de violence sourde très palpable, que l’on ressentait aussi dans votre film précédent, L’Île rouge…
Laurent et moi n’avons jamais jugé ni condamné nos personnages. Notre question était : comment la violence surgit-elle malgré la bonne volonté des gens ? En faisant L’Île rouge, j’ai découvert, même si je le savais intellectuellement, que ma vie, mon enfance en particulier, est intimement liée au système colonial – j’ai vécu deux ans à Madagascar dans mon enfance. Par exemple, derrière les Pères Noël, il y avait des soldats en treillis. Cette violence-là se déroulait dans des paysages enchanteurs. C’est une affaire de contrastes.
De la même manière, dans Ressources humaines, il y a une scène où le protagoniste, fils d’un ouvrier, est dans la voiture de son patron qui lui annonce procéder bientôt à un plan
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