« Trop tard », l’extrême droite à la sauce Popeye

Pour sa première bande dessinée, Baptiste Delengaigne reprend avec une grande minutie le style des mangas et dessins animés d’un autre âge, d’Astro Boy à Popeye. Son propos n’a pourtant rien d’inactuel puisqu’il s’agit d’une radiographie implacable de l’extrême droite française contemporaine.

Marius Jouanny  • 16 janvier 2026 abonné·es
« Trop tard », l’extrême droite à la sauce Popeye
Le titre de la bande dessinée annonce une inquiétude de l’auteur qui dépasse la simple dénonciation des méfaits de l’extrême droite. En la représentant dans un style cartoon attrayant, il alerte sur son pouvoir de séduction, en particulier celui de sa frange masculiniste.
© Éditions 2042

Ils portent bretelles et casquette gavroche, fument le cigare et se vouvoient en toutes circonstances. S’ils ne rêvaient pas de révolution nationale le flingue à la ceinture, les Mamelouks pourraient presque assurer une émission de sketchs, ou plutôt un spectacle du Puy du Fou. Leur nom de gang, reprenant celui d’une garde rapprochée de Napoléon, synthétise bien leur imaginaire passéiste, nostalgique de la gloire impériale française.

Parti rendre visite à son cousin Alain, perdu de vue, Claudine (un jeune homme) le retrouve en meneur de ce groupe de dandys fachos. Curieux, il accepte de partager quelque temps leur principale occupation : sculpter des bustes de Napoléon à la chaîne. Une activité qui rappelle celle de l’atelier niçois Missor, dont les membres sont connus sur YouTube pour leur bagou viriliste et leurs productions à destination de la municipalité de Christian Estrosi.

Plutôt qu’à l’extrême droite installée dans la classe politique, c’est à celle qui mène une bataille culturelle sur internet que s’est intéressé Baptiste Delengaigne pour inventer ses personnages. Afin de leur donner chair, le dessinateur et animateur 3D de 29 ans a consulté de nombreuses vidéos de personnalités françaises d’extrême droite comme Papacito, Julien Rochedy, Daniel Conversano ou Le Raptor. Il aurait pu restituer toute cette documentation sur les nouveaux visages du fascisme dans une énième bande dessinée didactique – le choix de la facilité dans un contexte éditorial favorable à la BD documentaire. Mais l’auteur a préféré passer cette matière à la moulinette d’une fiction à l’univers fantaisiste et très référentiel.

De nombreux gags tournent les Mamelouks en ridicule, mais leur violence et le danger politique de leur idéologie demeurent au cœur du récit.

La France au bord du coup d’État fasciste qu’il dépeint prend ainsi une allure de vieux dessin animé, jusque dans les prénoms des personnages : Cerise, Plomb, Lavande… L’effet de contraste est saisissant lorsque le fameux cousin Alain déblatère contre les étrangers et les personnes trans avec ses traits de Rapetou tout droit sorti des studios Disney. À cause de ce choix graphique, Baptiste Delengaigne pourrait se voir reprocher de relativiser la portée de ces discours haineux. Mais, tandis que de nombreux gags tournent les Mamelouks en ridicule, leur violence et le danger politique que représente leur idéologie demeurent au cœur du récit.

Pouvoir de séduction

« Trop tard » : le titre de la bande dessinée annonce une inquiétude de l’auteur qui dépasse la simple dénonciation des méfaits de l’extrême droite. En la représentant dans un style cartoon attrayant, il alerte sur son pouvoir de séduction, en particulier celui de sa frange masculiniste. Le récit investit ainsi un débat qui bouillonne dans les milieux militants de gauche : l’extrême droite progresse-t-elle en parvenant à « faire rêver » et à rendre son projet politique désirable, ou au contraire en capitalisant sur un sentiment partagé d’impuissance et de frustration ?

Baptiste Delengaigne semble pencher pour la première hypothèse, quand par exemple Alain glorifie devant ses adeptes « les Gaulois, les soldats de la grande armée ou nos grands-pères torchés au vin ». Son prénom n’est pas choisi au hasard : il établit un lien presque explicite avec l’idéologue Alain Soral, dont la parole antisémite et sexiste en a fanatisé plus d’un durant les années 2000. Au cours d’une scène de promenade dans une campagne somptueusement dessinée au moyen de milliers de petits traits, l’auteur en profite également pour

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Littérature
Temps de lecture : 9 minutes