Palestine : « L’intimidation sur les réseaux sociaux ne doit pas nous restreindre »
Des classes de terminale d’un lycée public devaient se rendre à la projection d’un documentaire sur le quotidien des habitants de la bande de Gaza, mais la sortie a été annulée à cause de posts anonymes qui exposaient le lycée en accusant le réalisateur de soutien au Hamas. Une trentaine d’élèves y sont tout de même allés.
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© KEMAL ASLAN / AFP
Nous sommes des élèves d’un lycée public parisien, en classe de terminale. Dans le programme de la spécialité HGGSP (histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques), quelques heures sont consacrées aux relations israélo-arabes, et plus précisément au conflit israélo-palestinien. C’est dans ce cadre que nos professeurs avaient prévu de nous emmener voir un documentaire sur le quotidien des Gazaouis depuis octobre 2023.
Cette sortie nous avait été présentée comme un support pédagogique : elle mêlait notre cours à un sujet d’actualité majeur, puisque le génocide du peuple palestinien, la famine et la destruction massive de la bande de Gaza sont au cœur de l’actualité internationale. Ce chapitre est ainsi capital et constitue un outil de réflexion essentiel pour nous, élèves, adolescents et témoins d’une tragédie.
Le film en question, Pour l’honneur de Gaza, est réalisé par le Palestinien Iyad Alasttal (1). La sortie était annoncée depuis une dizaine de jours lorsqu’on nous a appris son annulation, à cause de menaces et de critiques visant notre lycée et nos professeurs, publiées par des comptes anonymes sur X (ex-Twitter). Nous avons vu se développer autour de nous, malgré l’enthousiasme initial, un climat de peur et de méfiance. Il était maintenant question de nous protéger contre de potentiels débordements, et notre lycée, faisant de notre sécurité une priorité, a abandonné le projet.
Journaliste et réalisateur gazaoui, Iyad Alasttal est réfugié en France avec sa famille depuis février 2024. En 2019, il a lancé Gaza Stories, un projet multimédia palestinien en français et en anglais, qui montre le quotidien des Palestiniens de Gaza.
Doublement révoltés par cette pression éhontée et par l’impact qu’elle avait sur nous, sur une sortie que nous jugions intellectuellement et humainement essentielle, une trentaine d’entre nous avons décidé d’y aller malgré tout. Par engagement et pour ne pas laisser ce type d’intimidation nous restreindre, nous avons manqué les heures de cours prévues à ce moment-là pour nous rendre à la projection. Le documentaire que nous avons finalement pu voir était très touchant. À travers différents portraits, il montre plusieurs situations et réalités de la vie à Gaza : un quotidien sous les tentes, celui de petites filles comme de personnes âgées s’organisant jour après jour pour continuer d’avancer malgré les bombes.
Nous sommes indignés par cette pression qui accuse un film exposant publiquement un quotidien très peu médiatisé, sous prétexte d’un contexte international saturé de polémiques. D’autant plus que le Hamas n’est pas présent dans le documentaire, et que la dimension idéologique du conflit n’y est évoquée à aucun moment. On n’y voit que des tentes, des ruines, et la survie tant bien que mal d’un peuple trop rarement représenté. Nous estimons donc que cette pression n’avait pour but que d’empêcher des lycéens de voir des civils réhumanisés, aux vies qui s’efforcent d’être ordinaires malgré leur territoire ravagé.
Pourquoi, lorsqu’il s’agit de la Palestine, un simple documentaire est-il censuré ?
Nous sommes d’autant plus indignés que cette pression, anonyme et que nous voulions croire dérisoire, ait eu un impact aussi important. Qu’une personne qui agit anonymement sur un réseau social puisse avoir autant de pouvoir sur l’École. Que cette affaire prenne des proportions telles qu’on invoque soudainement notre sécurité pour justifier l’annulation de la projection, au point d’évoquer un « danger ».
Cela pose des questions. Pourquoi, lorsqu’il s’agit de la Palestine, un simple documentaire est-il censuré ? Pourquoi montrer le quotidien de civils dans la bande de Gaza est-il immédiatement affilié à une « idéologie pro-Hamas » ? Comment un support pédagogique devient-il polémique à cause de quelques anonymes sur X ? Et pourquoi, enfin, ces anonymes auraient-ils le pouvoir de dicter, de censurer ou de contrôler les cours d’un lycée public ?
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