Dans un monde insensé, l’espoir reste politique
Alors que l’instabilité internationale se mêle aux incertitudes et aux discriminations du quotidien, Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), analyse l’espoir comme force politique d’émancipation.
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© ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP
Notre présent a un goût de boîte de Pandore éventrée par une violence décomplexée revendiquant la loi du plus fort et du marché comme seule boussole et légitimité. Le cynisme géopolitique d’une remise en cause assumée de l’application des droits fondamentaux, y compris par une puissance comme les États-Unis, nous plonge dans une instabilité redoublant l’angoisse associée aux urgences sociales et écologiques.
C’est dans ce contexte de grande incertitude que se pose de manière aiguë la question de savoir ce que nous faisons avec cette consolation ambivalente qu’est l’espérance. Comment l’espoir peut-il participer d’une résistance active et non d’une forme de dépolitisation ?
Lorsque je l’ai interviewée, Sandra Guimarães, militante pour la cause antispéciste et pour « l’accès à la terre » au Brésil, a insisté sur la nécessité de porter une conception alternative de la joie et du plaisir qui puisse être partagée et émancipatrice pour chacun·e. L’espoir est alors dans notre courage à nous démarquer d’un héritage où la puissance et la jouissance se mesurent au pouvoir d’habiter la terre en propriétaire tout·e-puissant·e, et non en colocataire responsable et humble.
En reprenant l’enseignement de son compatriote Paulo Freire selon lequel « l’espoir est un verbe qui se conjugue », Sandra Guimarães propose une réappropriation du mythe de Sisyphe heureux. Afin de continuer d’avoir l’énergie de pousser la pierre vers le haut en sachant qu’elle retombera, il faut contrebalancer notre lucidité par un présent qui est aussi celui d’une solidarité joyeuse.
Comment l’espoir peut-il participer d’une résistance active et non d’une forme de dépolitisation ?
Lors d’un reportage en Amazonie dans lequel elle allait documenter les enjeux écologiques – mais aussi « chercher l’espoir » auprès de populations autochtones ayant survécu à une première fin de leur monde avec la colonisation il y a plus de cinq siècles –, la militante a rencontré des individus assommés et affaiblis par la chaleur suffocante et les incendies qui « normalisent l’apocalypse ». Ce cas illustre le fait que la mise en danger de l’équilibre écologique et politique contraint les populations les plus fragilisées à se concentrer sur leur survie, à privilégier leurs intérêts et leur présent.
Cette plongée dans une apocalypse destructrice des arbres, de l’air et productrice d’impuissance l’a paradoxalement émancipée en brisant son espoir. Cela l’a libérée de quelque chose qui attachait son engagement, le conditionnait à sa performance. L’Amazonie lui a appris que nous sommes à un moment d’urgences, de risques et d’incertitudes tel que nous devons nous libérer y compris de notre besoin d’espoir si nous ne voulons pas être englouti·es par la peur, le défaitisme, le cynisme.
Alors qu’elle pensait que la fin de l’espoir était la fin de la lutte, cela lui a fait prendre conscience que « l’espoir ne doit pas être la condition de la lutte ; lutter pour plus de justice est un impératif moral » qui se suffit à lui-même.
Ce dont il faut se libérer dans l’espoir, ce n’est pas de l’énergie vitale dans l’adversité, de l’horizon d’un avenir plus juste ou du choix des répertoires d’action les plus efficaces possibles, mais du conditionnement de nos actions à leur efficacité.
L’espoir est alors une discipline – selon la belle formule de la militante et autrice américaine Mariame Kaba, promue par Angela Davis – qui rend possibles les avancées malgré les difficultés, les régressions, l’insensé du monde. Afin qu’il ne devienne pas un défi culpabilisant, voire paralysant, tant il est imposant, portons un espoir d’une lucidité joyeuse car partagée et émancipatrice.
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