Le Groenland, l’obsession trumpienne
Rachat, pression militaire, transaction juridique ou expérimentation libertarienne : le Groenland est devenu le crash-test d’une nouvelle doctrine impériale. Derrière le fantasme arctique de Donald Trump se dessine une nouvelle remise en cause frontale du droit international et des équilibres atlantiques.
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© Emil Stach / Ritzau Scanpix / AFP
La nouvelle doctrine internationale états-unienne tient en un mot : « recolonisation ». Le terme choisi par Gilles Gressani, directeur de la revue Le Grand Continent, dans une tribune au Monde est cash, mais terriblement réel. Galvanisée par une nouvelle stratégie de sécurité nationale, l’administration Trump agit sans se soucier du droit international. Sa seule boussole, la « morale » du président (1).
Du Venezuela au Groenland, Donald Trump donne chair à la maxime prêtée par Goethe au démon Méphistophélès : « La guerre, le commerce et la piraterie [sont] une inséparable trinité. » Trois jours après l’enlèvement de Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores, Stephen Miller, conseiller à la sécurité intérieure des États-Unis, s’est empressé d’affirmer sur CNN que le Groenland devait faire « partie des États-Unis ». Une fixation arctique héritée du premier mandat Trump.
En 2019 déjà, le milliardaire-président avait évoqué l’idée d’acheter ce territoire rattaché au royaume du Danemark, proposition aussitôt qualifiée d’« absurde » par Copenhague, le Groenland « n’étant pas à vendre ». Depuis, la question a resurgi avec force. Selon des informations récentes, l’administration américaine envisage plusieurs options pour « s’occuper » du Groenland.
Pour Bertrand Badie, professeur émérite de relations internationales à Science-Po Paris, qui vient de publier Par-delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale (éditions Odile Jacob), l’option d’un rachat serait « presque plus déshonorante pour le Danemark que pour les États-Unis eux-mêmes ».
Un héritage colonial rarement évoquéUn autre scénario, avancé puis aussitôt balayé l’an dernier, reposait sur l’organisation d’un référendum visant à déterminer si le peuple groenlandais souhaitait « devenir américain ». Au grand désarroi de Trump, le rêve américain s’est révélé peu convaincant. Une enquête d’opinion réalisée début 2025 a révélé que, sur un échantillon représentatif de Groenlandais·es, 85 % des sondé·es ont répondu « non », contre seulement 6 % de personnes favorables (2). Les 9 % restants étaient indécis. Malgré cela, une proposition de donner directement de l’argent aux habitant·es de l’île a été évoquée par les États-Unis début janvier 2026 : entre 10 000 et 100 000 dollars pour chaque résident·e.
Cette fois-ci, les cinq partis groenlandais ont uni leur voix pour répondre à cette offre et aux menaces exercées par Donald Trump : « Nous ne voulons pas être Américains, nous ne voulons pas être Danois, nous voulons être Groenlandais. » Un refus enraciné dans un passé colonial encore douloureux : des siècles de domination danoise, des politiques assimilatrices, jusqu’aux stérilisations forcées d’adolescentes inuites dans les années 1960 et 1970.
Aujourd’hui, ce poids nourrit l’espoir d’un référendum d’indépendance, attendu depuis celui de 2008 sur l’autonomie renforcée de l’île. Cette dernière étape clôturerait des siècles d’ingérence et de domination coloniale, qu’elle vienne de Copenhague ou de Washington.
Pour Bertrand Badie, une troisième option serait aujourd’hui envisagée, plus conforme à la méthode Trump : une transaction fondée sur l’accord de défense du Groenland signé entre le Danemark et les États-Unis en 1951. Toujours en vigueur, cet accord autorise Washington à « construire, exploiter et entretenir » des infrastructures militaires, à accueillir des troupes et à y contrôler les mouvements aériens et navals.
Nous sommes dans un monde dans lequel il n’est pas nécessaire de nommer un préfet pour marquer sa souveraineté. Il suffit d’avoir une souveraineté de fait.
B. BadieLa présence militaire américaine à Thulé, dans le nord du Groenland (aujourd’hui rebaptisée Pituffik Space Base) remonte à la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis y maintiennent une capacité de surveillance arctique avec environ 200 militaires en poste. L’objectif serait d’étendre cet accord militaire à un contrôle du littoral groenlandais et un droit d’exploitation des principales ressources du territoire. « Nous sommes dans un monde dans lequel il n’est pas nécessaire de nommer un préfet pour marquer sa souveraineté. Il suffit d’avoir une souveraineté de fait », résume le politiste.
Un laboratoire idéalL’option d’une mainmise reste néanmoins sur toutes les lèvres. Selon une source diplomatique citée par le Daily Mail, Donald Trump aurait demandé au commandement des forces spéciales de préparer un plan d’invasion de l’île. Malgré cet ordre du Commander in Chief, les militaires se montrent réticents à l’idée d’une intervention illégale qu’ils jugeraient « folle ». Une décision qui est loin de faire consensus également dans l’appareil politique républicain et chez les électeur·trices. Selon une enquête de YouGov pour Le Grand Continent, seulement 15 % des électeur·trices républicain·es seraient favorables à une prise par la force du Groenland.
Pour Amélie Zima, responsable du programme sécurité européenne et transatlantique à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et autrice de Que sais-je : L’Otan (réédité en 2023), la situation au sein de l’alliance est au point mort : « Ce que me disent les personnels de l’Otan, notamment dans la structure militaire, c’est que l’alliance fait le dos rond, en attendant que ça se passe. » En réponse à cette possible intervention, les autorités danoises ont rappelé la directive des armées en cas d’invasion du Groenland : « Tire d’abord, discute ensuite. »
Au-delà de l’option strictement militaire, une partie de l’élite techno-libertarienne américaine lorgne l’île. Peter Thiel, milliardaire de la Silicon Valley, cofondateur de Palantir (société spécialisée dans l’analyse des données de surveillance) et figure centrale du trumpisme, défend depuis plusieurs années l’idée de « villes indépendantes » échappant aux États-nations. Il aurait investi dans la start-up Praxis qui se présente comme la première « nation numérique » avec pour objectif de « restaurer la civilisation occidentale et de poursuivre notre destin ultime, vivre parmi les étoiles ».
Inspirées par le concept de zones extraterritoriales privées, ces entités voient dans le Groenland un laboratoire idéal. Selon plusieurs sources proches de ces cercles, un projet de cité autonome, dotée de son propre régime fiscal, juridique et sécuritaire, aurait été évoqué dans les couloirs de la Maison Blanche.
L’alliance de l’Atlantique Nord, prise dans la glaceUn renversement d’alliance et la possible fin de l’Otan n’ont toujours pas été écartés par les États-Unis. Alors que Washington n’a jamais caché sa lassitude à l’égard de l’Otan, l’administration Trump multiplie les signaux de désengagement partiel, tout en redéployant ses forces vers d’autres horizons, comme l’Indo-Pacifique, pour contenir la Chine, et désormais l’Arctique.
Plus de 100 000 soldat·es états-unien·nes restent toutefois stationné·es sur le sol européen. Pour le commissaire européen à la Défense et à l’Espace, Andrius Kubilius, l’idée d’une « force militaire européenne permanente de 100 000 militaires » devrait être abordée sérieusement face à la possible fin de l’alliance Atlantique.
(Photo : Antoine Lorgnier / Hans Lucas via AFP.)Dans ce contexte, une opération calquée sur « Baltic Sentry » a également été proposée par le Royaume-Uni. Nom de code ? « Arctic Sentry », sans grande surprise. Lancé le 14 janvier 2025, « Baltic Sentry » vise à empêcher la flotte fantôme russe de saboter les infrastructures sous-marines critiques de la mer Baltique.
Amélie Zima balaie l’hypothèse d’une telle opération menée dans le cadre de l’alliance Atlantique. « L’Otan n’est pas conçue pour faire de la dissuasion entre États membres. Elle est faite pour défendre ses membres contre une menace extérieure », insiste-t-elle. Avant de trancher sans détour : « Annoncer ce type d’opération sans base conceptuelle, c’est du bullshit. »
L’Otan n’est pas conçue pour faire de la dissuasion entre États membres.
A. ZimaEn septembre 2025, l’Otan a mené l’exercice « Arctic Light 2025 » au Groenland. Répétition générale d’un conflit en conditions polaires, à laquelle, fait notable, les États-Unis n’ont pas participé. Face à l’impasse atlantique, une autre option existe hors du cadre de l’Otan. Amélie Zima rappelle que le Danemark pourrait se tourner vers l’Union européenne et activer l’article 42.7 du traité de Lisbonne, clause de défense collective engageant les États membres à porter « aide et assistance » à un pays agressé.
« C’est juridiquement plus clair et politiquement plus cohérent que l’Otan dans ce cas précis. » Pour Bertrand Badie, le scénario d’un contingent européen serait une dissuasion crédible. Mais il se heurte à l’apathie des leaders européens. « Non seulement personne ne le fait aujourd’hui, mais je n’ai pas entendu un responsable européen évoquer même l’hypothèse. C’est quand même significatif », précise le politiste.
Au Groenland, l’Otan ne révèle pas seulement une crise stratégique, mais l’impasse d’un ordre Atlantique fondé sur le consensus des puissants : incapable de contenir les pulsions impériales de l’un des siens, l’alliance risque de plier sous le poids de ses propres contradictions.
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