« Les évangéliques étaient très disposés à embrasser un personnage comme Trump »

Chercheur spécialiste de la droite chrétienne américaine, Joan Stavo-Debauge met en perspective l’histoire de la droite chrétienne religieuse avec l’action de Donald Trump.

Hugo Boursier  • 29 janvier 2026
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« Les évangéliques étaient très disposés à embrasser un personnage comme Trump »
Des pancartes en faveur de Trump sont placées en face du bureau de vote situé dans l'église mennonite Benders, un mouvement évangélique, le jour des élections à Pen Argyl, en Pennsylvanie, le 5 novembre 2024.
© SAMUEL CORUM / AFP

Un soutien massif et continu. Mais aussi un pouvoir, stratégique, au cœur de l’administration de Donald Trump. Les évangéliques n’ont jamais été aussi puissants à la Maison Blanche, même s’ils cohabitent, aujourd’hui, avec les catholiques identitaires incarnée par J.D. Vance, le vice-président des États-Unis.

Plus d’un Américain sur cinq se définit comme évangélique. 77 % d’entre eux ont voté pour Trump en 2016, et 84 % en 2020. Comment analyser leur influence ? Le chercheur associé au Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS), à l’EHESS, Joan Stavo-Debauge, rappelle le racisme inhérent de ce courant religieux. Il est l’auteur de Le loup dans la bergerie : le fondamentalisme chrétien à l’assaut de l’espace public (Labor et Fides, 2012) et de John Dewey face aux fondamentalismes (Éditions de l’Université de Lorraine, 2024).

Plus d’un Américain sur cinq se définit comme « évangélique ». 77 % d’entre eux ont voté Trump en 2016, 84 % en 2020. Comment Donald Trump a-t-il progressivement conquis cet électorat ?

Les membres du mouvement évangélique étaient très disposés à embrasser un personnage comme Donald Trump. La posture masculiniste, adossée à une théologie patriarcale, est au cœur du mouvement évangélique, et elle était déjà très développée depuis longtemps. Les évangéliques sont à la recherche d’un leader puissant, qui lui-même n’a pas besoin d’être évangélique mais qui saura mobiliser les moyens nécessaires à la mise en œuvre de leurs revendications. L’historienne Kristin Kobes Du Mez l’a très bien montré dans un livre paru en 2020, Jesus and John Wayne.

L’autre donnée de fond qui a facilité le rapprochement entre le président des États-Unis et ce mouvement, c’est la place qu’occupe la théologie de la prospérité. Cette théologie valorise la richesse comme signe d’onction divine. Faire de l’argent n’est pas un problème, bien au contraire. Donald Trump a très vite compris que les évangéliques était un bloc idéologique très solide de la droite chrétienne. Il a noué un pacte politique avec eux. En échange de leur vote, il leur offrait un nombre de juges conservateurs d’obédience chrétienne qui pourrait annuler l’arrêt Roe vs Wade, garantissant le droit à l’avortement. Et c’est ce qui a été fait en juin 2022.

Ses propos outranciers et ses condamnations (pour agression sexuelle et diffamation contre l’ancienne journaliste de Elle, Elizabeth Jean Caroll) ne sont donc pas reçus par les évangéliques comme des obstacles à leur adhésion ?

Non, aussi parce que les abus sexuels sont endémiques dans les milieux évangéliques comme dans les milieux catholiques. Culturellement, il y a eu un grand travail des leaders évangéliques pour justifier une distinction très nette entre les genres – c’est l’approche dite « complémentariste » des genres. Pour eux, il va de soi que les hommes ont de fortes pulsions sexuelles et il revient aux femmes d’en tenir compte. La régénération de l’Amérique passe par la valorisation d’une masculinité guerrière.

Cette théologie valorise la richesse comme signe d’onction divine.

Lors du premier mandat de Donald Trump (2016-2020), les évangéliques étaient très nombreux autour de Trump – Mike Pence, son vice-président, était de cette obédience. Depuis le retour du milliardaire à la Maison Blanche en 2025, les catholiques ont investi son premier cercle, comme son nouveau numéro 2, J.D. Vance. Comment expliquer cette place des catholiques identitaires ?

La nouvelle droite chrétienne, qui se met en place à partir des années 1970, a d’emblée mêlé évangéliques et catholiques. Contrairement à ce que l’on peut penser, s’il peut y avoir des désaccords notoires entre les deux courants, ils ont des intérêts politiques en commun. Et surtout un ennemi partagé originel du fait de leur tradition illibérale : les chrétiens libéraux. Au-delà, évangéliques et catholiques collaborent autour de luttes communes, contre le féminisme, contre le mariage homosexuel. C’était ce qu’ils appelaient un « oecuménisme des tranchées » au moment des années Bush Jr. : dans la guerre culturelle en cours, il faut sympathiser avec son voisin de tranchée.

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Si les catholiques post-libéraux sont nombreux au sein de l’administration Trump II, il reste aussi des évangéliques, notamment Russell Vought (chef du bureau de la gestion du budget), Pete Hegseth (secrétaire à la Guerre), Kristi Noem (secrétaire à la Sécurité intérieure), Douglas Collins (secrétaire aux Anciens Combattants) et Scott Turner (secrétaire au Logement). Le président de la Chambre des représentants des États-Unis, Mike Johnson, est évangélique aussi. La liquidation du ministère de l’Éducation, dont doit se charger Linda McMahon, est une très ancienne exigence du monde évangélique.

À partir des années 1960, les politiques publiques contre la ségrégation ont fait exploser le nombre d’écoles et d’universités confessionnelles privées. Leur but : se mettre à l’abri de la déségrégation scolaire. Parce que l’État fédéral menacera de retirer les exemptions fiscales à ces écoles de facto ségréguées, le mouvement évangélique se mobilisera très fortement, donnant naissance à la nouvelle droite chrétienne.

Trump et le mouvement évangélique partagent une vision anti-écologie.

Un certain nombre d’évangéliques sont racisés. De quelles manières ces courants adhèrent-ils au suprémacisme blanc ?

Le mouvement fondamentaliste américain, qui a engendré le courant évangélique, était essentiellement blanc au début du XXe siècle. Et le Ku Klux Klan partagera plusieurs de ses croisades dans les années 1920, notamment contre l’enseignement de la théorie de l’évolution. Le fait que le mouvement évangélique soit devenu mondial, que les personnes noires ou latinos en fassent aujourd’hui partie ne changent, en vérité, pas grand-chose. D’une certaine façon, ces personnes collaborent à la blanchité du mouvement. Ils s’efforcent d’être blancs sur le plan social et culturel. Pour les évangéliques, le racisme est une affaire individuelle, qui ne peut être combattu de manière collective par des politiques publiques.

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L’évangélisme américain n’a pas d’autorité centrale. Il repose sur des pasteurs, des théologiens, des influenceurs. Certains cadres dans la hiérarchie catholique américaine ont, eux, montré une forme d’opposition morale à la politique de répression de l’immigration. Comment l’organisation de ces courants agit-elle sur le débat public ?

Effectivement, le mouvement évangélique est relativement éclaté. Pour autant, malgré l’absence d’autorités centrales, il est relativement homogène dans ses productions culturelles et opinions politiques, globalement conservatrices. Côté catholique, l’autorité d’un pape maintenant relativement progressiste n’empêche pas toute une frange des croyants d’être extrêmement réactionnaires. Les critiques émises par la Conférence des évêques catholiques, mi-janvier, ont été immédiatement désavouées par le monde évangélique et les catholiques postlibéraux.

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Le « bureau de la foi » est une nouvelle instance créée par Donald Trump. Il est présidé par la télévangéliste, Paula White. En novembre dernier, elle s’est rendue au Gabon, au Rwanda, en RDC, puis en Ouganda. Comment les courants évangélistes influencent-ils la politique extérieure américaine ?

C’est très structurant dans le conservatisme politique américain. L’anticommunisme, qui a été particulièrement saillant dans la politique extérieure des États-Unis au XXe siècle, était largement partagé par les évangéliques. C’était très présent sous Nixon, sous Reagan, et sous Bush Jr. qui déclarait que la « Guerre contre la Terreur » était une lutte du Bien contre le Mal. C’était une croisade religieuse menée par un président qui était sincèrement évangélique. Ce qui change avec la période Bush, caractérisée par cette idée des néoconservateurs que les États-Unis allaient amener la démocratie ailleurs, c’est que les soutiens de Trump ne s’en embarrassent plus, ils visent à dominer.

Les positions climatosceptiques de Donald Trump s’expliquent aussi, en partie, par une vision anti-écologie très partagée au sein du mouvement évangélique. Si le catholicisme a pris un tournant écologique, avec le « Laudato si’ » du Pape François (lettre encyclique de juin 2015, N.D.L.R.), de nombreux évangéliques considèrent l’écologie avec le même mépris que le féminisme ou l’antiracisme : est mécréant quiconque adore la création plutôt que le Créateur. Le dérèglement climatique ne peut avoir une origine humaine, selon cette conception.

Existe-t-il des connexions entre les évangéliques américains et certains membres de courants catholiques traditionalistes en France, comme Pierre-Édouard Stérin ?

Lui comme d’autres sont complètement inspirés par ce que le mouvement conservateur américain a réussi à faire : la saturation de l’espace public, la constitution d’empires médiatiques, de réseaux d’édition et de think tanks. Pour moi, c’est très clair. C’est une jonction qui s’est faite au moment de la Manif pour tous. Il y a en France une droite chrétienne très forte, transversale politiquement et qui regarde les États-Unis avec des yeux gourmands.

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