Gisèle Pelicot, le déni dans la joie
Après avoir été élue femme de l’année par le Time en 2025, proposée au prix Nobel de la Paix, décorée de la Légion d’honneur, Gisèle Pelicot devient le phénomène littéraire qu’on attendait. « La Grande Librairie », Elle, Le Nouvel Obs, Le Figaro, Le Monde, la presse étrangère… tout le monde doit être témoin de la « résilience » de Mme Pelicot, sublimée par le titre Et la joie de vivre.
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Quand un fait social prend une telle ampleur, il convient de prendre un peu de recul pour saisir ce qu’il incarne. Autrement dit : de quoi (l’unanime louange de) Gisèle Pelicot est-elle le nom ?
D’une interview à l’autre, exactement les mêmes éléments de langage : une « femme forte » malgré les blessures, qui « ne veut plus être une victime ». Pas une « féministe radicale », hein. Une femme apaisée, qui a retrouvé l’amour auprès d’un « homme bien » – parce que Not all men, finalement. Le moment est venu de la grande réconciliation nationale, mesdames. La messe est dite, « La Grande Librairie » a convoqué trois générations de féministes pour chanter en chœur « Laudate Gisèle ». Et tant pis pour les « sales connes », les rageuses, et toutes les exclues du cercle de la joie paisible.
Des exclues, il s’en trouve un certain nombre qui, comme moi, ont la médiatisation du livre de Gisèle Pelicot en travers de la gorge. Parce que cette campagne de communication et la ferveur qu’elle suscite est une vaste entreprise d’escamotage. Le procès Mazan a eu comme effet de mettre la focale du monde entier sur les violences de genre entre adultes. Or les viols sous soumission chimique de la femme adulte sont le cache-sexe d’une autre violence encore moins dicible et tout aussi politique : l’inceste. Mais pas celui qu’on se figure façon tragédie œdipienne : je parle de l’inceste réel, ce fait social aussi massif qu’insaisissable dont on connaît les chiffres mais qu’on ne met jamais en rapport avec la vie.
Certes, après des semaines de procès, on a relayé de-ci de-là les interrogations de Caroline Darian sur son père. Au moment de son dépôt de plainte, quelques articles ont évoqué les agissements de Dominique Pelicot vis-à-vis d’elle, de ses belles-filles (qu’il a photographiées nues à leur insu) et son petit-fils (avec qui il aimait « jouer au docteur »). Et de s’interroger : Pelicot a-t-il violé, en plus de sa femme, sa fille et ses petits-enfants ?
Mais l’inceste, c’est bien autre chose que la réponse à cette question. Comme je l’ai écrit ailleurs : « L’inceste n’est jamais une histoire entre deux individus. C’est toujours une histoire de famille, de domination, de savoir qui commande et qui regarde ailleurs. »
Dans le cas Pelicot, c’est la société entière qui regarde ailleurs. L’inceste est au cœur de l’affaire, mais n’a pas été au cœur du procès. Dommage, on était à deux doigts de découvrir collectivement Le Berceau des dominations. C’est l’anthropologue Dorothée Dussy qui a brillamment montré dans ce livre au titre évocateur que les viols incestueux ne se produisaient jamais en dehors d’un contexte favorable qu’elle appelle « le système inceste » et que d’autres appellent l’incestuel : des petites « gymnastiques familiales » d’intrusions répétées, de bisous sur la bouche entre parents et enfants, d’absence d’intimité, de parentification des petits, mais aussi un roman familial dont il est interdit de sortir, une impossibilité à penser par soi-même.
Dussy parle d’un « travail d’équipe » pour apprendre à fermer les yeux. Paul-Claude Racamier, le théoricien de l’incestuel, parle
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