Métiers en tension : à qui la faute ?

Les gouvernements, depuis 2021, ont préféré faire porter la responsabilité de la pénurie de main-d’oeuvre dans certains secteurs sur les chômeur·ses plutôt que de s’attaquer à leurs causes réelles.

Claire Vivès  • 2 mars 2026
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Métiers en tension : à qui la faute ?
© Ludovic MARIN / AFP

Depuis la reprise de l’activité économique à la suite du ralentissement lié à l’épidémie de covid-19, les discours déplorant les « pénuries de main-d’œuvre », les « difficultés de recrutement » ou l’existence de « métiers en tension », qui préexistaient, ont pris de l’ampleur. Si leur intensité a légèrement varié au gré de la conjoncture économique, les explications les plus couramment avancées dans l’espace politico-médiatique ne varient guère : des allocations-chômage trop généreuses permettraient aux chômeur·ses d’être trop exigeant·es et/ou de céder à leur penchant pour l’oisiveté. Et peu importe si moins d’un demandeur·se d’emploi sur deux est indemnisé·e, argument qui suffit à invalider ces explications.

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Pour remédier à cette situation, l’exécutif a activé conjointement trois leviers principaux. Premièrement, diminuer les droits à indemnisation des chômeur·ses et précaires. Depuis 2017, les réformes d’assurance chômage se sont enchaînées et les différents paramètres ont été touchés : le montant de l’indemnisation, la durée et les conditions d’éligibilité. Toutes ont en commun de réduire les droits. Deuxièmement, les sanctions en cas d’insuffisance constatée de recherche d’emploi ont été modifiées par la loi pour le plein-emploi de décembre 2023.

Troisièmement, le nombre de contrôles pour les inscrit·es à France Travail n’a cessé de croître, passant de 284 000 en 2020 (avec un ralentissement pendant le pic de l’épidémie de covid-19) à 950 000 en 2025. Parmi ces contrôles, en 2023 et 2024, les personnes inscrites sur des métiers dits « en tension » ont été principalement ciblées : 45 % et 36 % des contrôles portaient sur cette population. L’ensemble de ces mesures avait un objectif commun : modifier l’« offre de travail » en « incitant au retour à l’emploi », pour reprendre le vocable en usage dans l’exécutif et les institutions de l’emploi.

Diversité des causes

Ces mesures se sont déployées sans prise en considération des travaux statistiques et scientifiques existants sur les diagnostics et les causes de ces tensions. Pourtant, des travaux menés au sein même du ministère du Travail (par la Dares) documentent finement le phénomène. Outre un diagnostic précis, ces travaux soulignent la diversité des causes des tensions selon les métiers. Ainsi, la Dares explique, par exemple, les tensions dans les métiers de l’électricité et de l’électronique par la combinaison entre une intensité forte des embauches et un déficit de main-d’œuvre disponible.

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Pour les infirmières et les sages-femmes, les difficultés viennent d’un niveau de rémunération jugé peu attractif, combiné à la nécessité, pour exercer ces métiers, de posséder un diplôme précis. Les conditions de travail contraignantes et la non-durabilité de l’emploi qui coexistent dans les métiers d’agent·es d’entretien ou d’aides à domicile, par exemple, créent un turnover important. Les viviers de candidat·es existent sans être suffisants à pourvoir des offres d’autant plus nombreuses que les contrats sont courts.

Les travaux qualitatifs éclairent quant à eux d’autres causes des tensions, liées aux pratiques de sursélection des employeurs, pouvant aller jusqu’à des pratiques discriminatoires. Les gouvernements, depuis 2021 au moins, ont préféré faire porter la responsabilité de ces tensions sur les chômeur·ses plutôt que de s’attaquer à leurs causes réelles.

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