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Publié le 21 mai 2011
« This must be the Place » de Paolo Sorrentino ; « Ceci n'est pas un film » de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

« This must be the Place » de Paolo Sorrentino ; « Ceci n'est pas un film » de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

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Illustration - « This must be the Place » de Paolo Sorrentino ; « Ceci n'est pas un film » de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

Nous étions quelques-uns ce matin au sortir de la projection de This must be the Place , de Paulo Sorrentino, présenté en compétition, à nous sentir « salis » par le film qu’on venait de voir. Les parangons de vertu et les sectateurs de la censure utilisent ce genre d'expression la plupart du temps quand un film contient selon eux trop de sexe ou de lucre. Je l’utilise, quant à moi, pour signifier que This must be the place est un objet poisseux du point de vue du cinéma.

Les problèmes, le film les multiplie. C’est la composition du personnage d’ancienne star du rock des années 1980, Cheyenne, réalisée par Sean Penn, qui nous fait le coup de Dustin Hoffman dans Tootsie , mais dans sa version absurde. Voix blanche hésitante de fillette, démarche de petite vieille, Penn s’est fait le look de Robert Smith, le leader de Cure. Il traîne sa carcasse de dépressif de bout en bout du film sans jamais modifier son jeu d’un iota.

C’est aussi l’accumulation de clichés et de signes insignifiants, de mouvements de caméra pompés sur les clips publicitaires, de personnages figés dans une attitude récurrente comme des gimmicks, bref, du tape-à-l’œil de nouveau riche.

Mais surtout, l’instrumentalisation de la Shoah dont le film se rend coupable m’a particulièrement dégoûté. Le père de Cheyenne se meurt aux Etats-Unis. Au chevet de celui-ci, on aperçoit sur son bras les numéros tatoués des anciens déportés. Non seulement l’histoire du XXème siècle, dans ce qu’elle a de plus tragique, survient de façon totalement inopinée dans le récit, mais Sorrentino la convoque pour transformer Cheyenne en improbable chasseur de nazi : en l’occurrence, un ancien SS d’Auschwitz, Aloïs Lange, réfugié depuis longtemps aux Etats-Unis.

La Shoah : voilà un grand sujet, grave et consensuel, pour qui n’a rien à dire ! Ce coup scénaristique de très bas étage, débouche sur une séquence finale, où la bêtise du cinéaste devient franchement sordide. Cheyenne a retrouvé Lange. Au cours de leur confrontation, où l’ancien nazi se révèle avoir l’humeur poétique et pieuse, celui-ci raconte que le père de Cheyenne lui en voulait pour des raisons quasiment personnelles – ce qui rabaisse singulièrement la souffrance indicible des déportés détenus. Ensuite, le vieil homme marche seul et nu dans la neige. Il semble ainsi que le père de Cheyenne soit vengé : un vieux persécuteur de nazis qui accompagne Cheyenne dans sa quête a un sourire satisfait devant ce sinistre spectacle. This must be the place , film abject.

Illustration - « This must be the Place » de Paolo Sorrentino ; « Ceci n'est pas un film » de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb

Pour protester contre la décision de justice inique qui touche Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof — 6 années de prison et 20 années d’interdiction d’exercer leur métier, décision qui est aujourd’hui en appel – les responsables du festival de Cannes avaient invité les deux cinéastes iraniens et pensaient qu’une chaise vide symboliserait l'impossibilité de leur venue. Mais il y eut mieux.

Par des voies détournées, le festival a reçu un film de chacun des deux cinéastes, réalisé depuis leur condamnation, et présenté ici dans des séances spéciales. Je n’ai pas pu voir le film de Mohammad Rasoulof, une Absence , qui est une fiction – Politis en parlera au moment de sa sortie en salles. Quant à Ceci n’est pas un film , co-réalisé par Jafar Panahi avec Mojtaba Mirtahmasb – ce dernier ayant pu, lui, faire le voyage à Cannes, sans assurance sur ce qui pourrait lui arriver à son retour en Iran –, c’est une œuvre forte et émouvante.

Ceci n’est pas un film , avec ce titre à la Magritte, est un film sur l’interdiction de faire du cinéma. Jafar Panahi ne se plaint jamais de la condition qui lui est faite. Au contraire, il explique qu’il ne peut rien demander à ses confrères cinéastes iraniens tant une intervention de leur part les mettrait à leur tour dans une position plus que délicate. On le voit téléphoner à son avocate, qui pense que les peines seront réduites en appel, mais pas effacées. « Les pression internationales mais surtout nationales joueront un rôle important » , dit-elle.

Devant la caméra de son camarade Mojtaba Mirtahmasb, Jafar Panahi lit deux scènes d’un scénario que la commission de contrôle lui a interdit de réaliser. Il raconte aussi les circonstances du raid qui a fait irruption chez lui, emportant tous les rushes et le matériel du film qu’il était en train de tourner à son domicile avec Mohammad Rasoulof, et qui leur ont valu leurs ennuis.

Ceci n’est pas un film est le témoignage, non dénué d’humour, d’un homme digne, et la preuve courageuse que Jafar Panahi continue à faire du cinéma.


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