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Publié le 25 avril 2017
On est si loin du 21 avril 2002…

On est si loin du 21 avril 2002…

Ce lundi matin, lendemain du premier tour de l'élection présidentielle, mes élèves n’étaient pas surpris par les résultats. Cela m’a rappelé mon 22 avril 2002 bien plus agité. D’un petit débat en fin de cours avec une classe de troisième, il ressort que le Front national ne fait plus peur, même dans ce quartier cosmopolite, et qu'Emmanuel Macron est un candidat « plutôt sympa ».

J’ai voté deux fois Chirac en 2002. Mon père avait eu la bonne idée de partir à l’étranger et de m’offrir une procuration empoisonnée. J’avais 22 ans et en fils bien élevé j’y suis allé malgré « le bruit et l’odeur » de ce vote. Il faut dire que l’on était tous choqués le 21 avril 2002 quand on a vu apparaître le visage de Jean-Marie Le Pen. Le lendemain, les rues de Lyon étaient noires de monde, lycéens et étudiants manifestaient leur colère en appelant à « faire barrage » au FN, la une de Libération à la main avec ce fameux « Non ». Il y avait des tentatives de blocus devant les établissements scolaires. Un lycéen avait même essayé de m’empêcher de rentrer dans mon université de la manufacture des tabacs.

– Tu te rends compte mec, Jean-Marie Le Pen est au second tour !

C’était l’écrit de géographie du Capes. J’étais nerveux et il a compris que je n’étais pas apte à parlementer avec lui. Et puis moi, j'avais voté, pas pour Lionel Jospin certes, mais je n’avais pas fait le choix de m’abstenir comme un bon paquet d’amis la veille. Il faisait tellement beau ce jour-là….

Bref, deux semaines plus tard, Chirac obtenait 82 % des voix et considérait cette élection comme un plébiscite. Exceptée sa politique internationale que l’on peut encore saluer et même regretter, ces cinq années au pouvoir furent semées de régressions sociales et de révoltes notamment dans les quartiers populaires en 2005. N’oublions pas aussi que c’est lui qui a installé Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur lui offrant ainsi la possibilité de se créer une stature de futur Président. J’ai ruminé plusieurs fois mon vote de 2002 et je me suis juré de ne plus succomber aux sirènes des « barragistes. ».

Quinze ans plus tard, la situation s’est aggravée à tous les niveaux et ce matin, je n’ai ressenti aucune colère ou si peu dans les rues.

Dimanche sur Facebook, j’ai lâché un dépité « Peuple de France, tu es incorrigible. Sans moi au second tour ». Je ne pensais pas qu’autant de personnes allaient réagir par messages ou commentaires. « Tu ne peux pas dire ça, toi, le prof ». Une ancienne élève aujourd’hui professeur des écoles m’a rappelé aussi que je lui avais dit qu’il fallait toujours aller voter. Certes. Le professeur d’histoire face à ses élèves n’est pas le citoyen qui s’exprime librement une fois sorti de son établissement. On nous demande de renier tous nos combats menés sous ce quinquennat, celui contre la loi travail notamment. J’ai accepté une fois de le faire en 2002 mais là, ce ne sera pas possible. Ironie du sort, c’est moi qui ne suis pas là le prochain week-end électoral.

Ce matin, en arrivant au travail, je me suis préparé à écouter les élèves, en bon « prof sur le front » comme j’aime tant le faire lorsqu’un événement important a lieu. Mais, je n'ai pas entendu les élèves en parler. J’ai pourtant eu trois classes de troisième.

Ce 24 avril, on est loin, très loin du 22 avril 2002. Je n’ai pas envie de solliciter leurs réactions et préfère faire cours comme si de rien n’était. On en reparlera plus tard lors du cours d’éducation morale et civique sur les élections.

Un élève vient me voir à la fin d’un cours. En voilà enfin un qui s’intéresse à ces résultats !

– Vous avez vu le match de l’Olympique lyonnais contre Monaco ? Pas terrible hein !, dit-il en partant satisfait de m’avoir chambré.

En dernière heure de la journée, en entendant certains faire des commentaires sur les résultats, enfin, j’ai pu leur donner la parole afin d’écouter leurs réactions et de les laisser échanger.

– Ben moi je suis content, Macron il est bien !

– Oui même s’il n’a pas de programme (rire dans la classe)

– Que veux-tu dire par là ?

– Ben on ne sait pas trop ce qu’il veut !

- Et Marine Le Pen ?

– Moi je n’ai pas peur d’elle, je suis Français de toute façon, déclare cet élève d’origine maghrébine.

– Oui mais moi mes parents n’ont pas les papiers et ça m’inquiète un peu.

– Que veux-tu dire par « pas de papiers » ?

– Ils n’ont pas la nationalité française.

– Oui mais ils ont une carte de résident ?

– Oui oui ils l'ont !

– Donc ils ont des papiers les autorisant à séjourner en France.

Une autre élève rebondit et confirme les peurs du premier en se disant inquiète. La classe ne partage pas leurs ressentis. Un autre me lance même un provocateur :

– Je l’aime bien moi Marine Le Pen !

D’origine antillaise et très sensibilisé sur le contrôle en faciès, Il ne pense pas une seconde ce qu’il dit mais est amusé de voir ma réaction. Il avait vivement réagi en allant voir le film Chez nous de Lucas Belvaux avec moi. Je lui réponds qu’il a parfaitement le droit d’être lepeniste. Rire de nouveau dans la classe. Des rires, voilà ce qu’il ressort de ce petit débat.

Un autre me lâche :

– Mais en vrai on s’en fout Monsieur de la politique, ça ne nous intéresse pas, moi j’ai même pas cherché à connaître les résultats hier.

Son avis semble être partagé par quelques-uns. Je m’apprête à arrêter là quand un élève lance :

– Et puis c’est Macron qui va être élu, il a l’air sympa ! Deux-trois élèves réagissent en déclarant qu’ils auraient préféré Mélenchon au second tour.

– Vous avez voté pour qui vous Monsieur ?

Cette question revient souvent quand on fait ce genre de débat.

– Je n’ai pas à vous le dire, on doit rester neutre en matière de politique comme pour ce qui est des religions.

– Mais Monsieur, il est bien Macron non ?

Je leur dis d’aller regarder la vidéo sur YouTube où quatre de nos élèves interrogent le futur probable Président sur le plateau de Canal Plus. C’était en novembre 2015 pour l’émission du « Supplément ». Le jeune ministre de l’Économie était en pleine ascension. On ne pensait quand même pas à l’époque qu’il se retrouverait deux ans plus tard aux portes de l’Élysée.

– Ah oui, celle avec Zacharie ?

– Oui celle où Zacharie déclare à Macron qu’il n’est pas de gauche. (Rires de nouveau dans la classe)

La sonnerie retentit, c’est la fin des cours, ils sont joyeux, me laissant amer. Le FN est devenu un parti comme les autres, ses idées se diffusent et Marine Le Pen est parvenue à lisser son image. Ils n’ont que quinze ans et n’ont pas connu Jean-Marie Le Pen. Ils auront le temps de rencontrer des désillusions et de réaliser que ce 24 avril 2017 était tout aussi funeste que le 21 avril 2002. Malheureusement.


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