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Publié le 13 mai 2018
« Trois visages », de Jafar Panahi [Compétition]

« Trois visages », de Jafar Panahi [Compétition]

Une métaphore de sa situation de cinéaste empêché.

Soit un cinéaste iranien, Jafar Panahi, sous le coup d’une interdiction de réaliser des films et de quitter le territoire, depuis 2010. Malgré cela, avec courage, Jafar Panahi poursuit son travail de cinéaste. Soit une jeune fille, Marziyeh, lançant, par l’intermédiaire d’une mise en scène de son suicide filmé avec son portable, un appel à l’aide désespéré à l’une des actrices les plus connues en Iran, Behnaz Jafari. Parce que sa famille lui interdit d’intégrer le Conservatoire dramatique, où elle a été reçue. Montrer que ces deux propositions sont en intime résonance l’une avec l’autre.

La critique n’est pas un problème mathématique, mais depuis que Jafar Panahi a été condamné, l’esthétique de son cinéma s’est par la force des choses modifiée, et sa dimension autobiographique est devenue centrale. Tous ses films désormais témoignent de sa condition. Jouant avec les contraintes qui lui sont imposées, le cinéaste déploie une impressionnante ingéniosité et signe des œuvres d’une très grande richesse. « À toute chose malheur est bon. » L’expression est prononcée, dans Trois visages, par Jafar Panahi lui-même (qui, avec Behnaz Jafari, joue son propre rôle). En l’occurrence, il est le seul autorisé à le dire, et il le fait, on le devine, avec cette ironie qui est toujours latente chez lui. Reste que son cinéma est l’un des plus passionnants en train de se faire.

Les quatre films réalisés depuis 2010 marquent une évolution dans ses possibilités de tournage – dans son appartement (Ceci n’est pas un film), dans une maison (Closed Curtain, non encore distribué en France), puis dans une voiture (Taxi Téhéran, Ours d’or à Berlin en 2015) ; et enfin, pour Trois visages, dans la région du nord-ouest de l’Iran où vivent les Azeris, une minorité turcophone dont est issu le cinéaste. Celui-ci a tourné dans les villages de ses parents et de ses grands-parents : encore un « chez-lui », mais éloigné de tout, et attaché à certaines conceptions archaïques.

Dans un premier temps, Behnaz Jafari et « M. Panahi » (c’est ainsi qu’elle l’appelle), à qui elle a demandé de l’accompagner, en route vers le village de Marziyeh, sont préoccupés par l’authenticité ou non du suicide de la jeune fille. Puis, celle-ci retrouvée bien vivante, la tension et le suspense s’évanouissent, pour laisser place à une « confrontation » avec les habitants. On pense alors à certains films d’Abbas Kiarostami (Le vent nous emportera), mort peu de temps avant la réalisation de ce film. Aussi parce que la voiture de M. Panahi emprunte ces fameux chemins des collines, avec leurs nombreux virages qui réduisent la visibilité. La sinuosité du parcours, dans Trois visages, est là encore la métaphore d’existences empêchées.

Dans le village de Marziyeh, les signes de la domination masculine écrasante sont toujours traités avec humour par le cinéaste. Ici, c’est un bœuf étalon dont les testicules, aux effets miraculeux, se vendent en brochette. Là, c’est l’histoire d’un prépuce porte-bonheur… Tandis qu’on stigmatise les femmes « saltimbanques », y compris devant Behnaz Jafari, malgré sa notoriété. « Une écervelée », dit-on de Marziyeh avec ses désirs de devenir actrice, qui s’est réfugiée chez une femme qu’on ne verra jamais. C’est le troisième visage féminin, invisible donc, du titre. Une ancienne comédienne et danseuse, Shahrzad, immensément populaire, dont la carrière a été interrompue par la révolution islamique, qui lui a interdit de continuer à travailler. À travers ce film, Jafar Panahi renvendique la liberté de créer pour tous les artistes et se solidarise plus particulièrement avec les femmes. Son œuvre et son combat se rejoignent dans une même exigence.

Trois visages, Jafar Panahi, 1h40.


photo : DR

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