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Publié le 19 mai 2019
« Les Siffleurs », de Corneliu Porumboiu [Compétition]

« Les Siffleurs », de Corneliu Porumboiu [Compétition]

Le cinéaste roumain signe un film réjouissant, entre polar et comédie.

Au sein du riche cinéma roumain, Corneliu Porumboiu, pour la première fois en compétition après avoir connu les sections parallèles, est sans doute le réalisateur le plus original. Révélé avec son premier long métrage, 12h08 à l’est de Bucarest (2006), caméra d’or à Cannes, qui se livrait à une relecture ironique de la révolution roumaine, il a signé deux documentaires dont le football est moins le sujet central qu’un prétexte à disserter sur la société roumaine, et a affirmé son style avec Le Trésor (2015), fable à l’humour pince-sans-rire.

Les Siffleurs est un film de genre qui procure une très grande jubilation. Dont voici les personnages-ingrédients de base : Cristi (Vlad Ivanov), un flic corrompu, taiseux et sans illusion, tombe éperdument amoureux ; Gilda (Catrina Marlon), femme fatale plus manipulatrice que victime ; Magda (Rodica Lazar), une commissaire de police dominant tous les hommes ; Paco (Agusti Villaronga), un chef de la mafia aux allures d’intello… Tout ce petit monde se retrouve embringué dans une histoire de recherche de butin, qui, basée à Bucarest, passe par l’île de Gomera, aux Canaries. Cristi y est entraîné par Gilda, où il doit apprendre la langue sifflée ancestrale, le Silbo (fort différente de celle de Sibel), qui lui servira de langage codé lors d’une prochaine opération pour – en principe – libérer un malfrat emprisonné et récupérer l’argent.

Ah ! Comme le cinéaste utilise plaisamment les attributs du cinéma de genre tout en les détournant avec délice ! À l’instar de son personnage principal, il mène un double jeu, entre le polar authentique et la comédie, et manifeste son amour sans réserve pour le cinéma. Devant Les Siffleurs, nous sommes incontestablement au spectacle. Corneliu Porumboiu en fournit moult signes. Un réalisateur en repérages se présente à la porte d’un bâtiment qui l’intéresse pour visiter l’intérieur, dont il ignore qu’il est rempli de truands prompts à l’accueillir comme il se doit. Cristi et Magda se donnent secrètement rendez-vous à la Cinémathèque où est projeté La Prisonnière du désert. Le pactole est prétendument dissimulé quelque part dans un studio de cinéma abandonné…

Ce n’est pas tout. Le cinéaste utilise la musique à la fois comme agent d’émotion et de distanciation. En particulier avec l’air archi-célèbre de la Barcarolle, de Jacques Offenbach, que passe en boucle l’étrange réceptionniste d’un hôtel afin, dit-il, d’« éduquer » les clients. Corneliu Porumboiu réussit aussi ce prodige d’accoler Carmina Burana, de Carl Orff, au Beau Danube bleu, de Johann Strauss, exactement à l’image du film : c’est la rencontre du ciné-costaud et du ciné-champagne.

C’est aussi dans un sourire, et l’air de rien, que Corneliu Porumboiu évoque la Roumanie d’aujourd’hui. Les flics sont retournés vite fait contre la promesse de grosses sommes. Les micros cachés, les caméras de surveillance et les yeux espions sont partout pour épier l’adversaire. Tandis que le trafic de drogue contrôlé par la mafia semble à grande envergure. À l’inverse – et sans vouloir surinterpréter à outrance –, on entend la mère de Cristi, chez qui son fils cache son argent sale, lui dire que son père, haut responsable communiste avant la chute du Mur, refusait tous les pots-de-vin…

Heureusement la poésie est encore possible dans ce monde de brutes. Le Silbo, code sifflé à mauvais escient, peut devenir un langage d’amour. Dans Les Siffleurs, les détournements ont décidément du bon.


Photo : Vlad Cioplea

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