Courrier des Lecteurs

Chères lectrices et chers lecteurs, cette page vous appartient.

Écrivez-nous à pagecourrier@politis.fr.

Gaza la dévastée

#89 · le 03 mai 2026 · Ziad Medoukh

Nous sommes début mai 2026, 32 mois d’agression, 7 mois d’un cessez-le-feu fragile et sans cesse violé. 7 mois pendant lesquels les médias et les dirigeants du monde parlent moins de Gaza, où la situation a encore empiré depuis le début de la guerre contre le Liban et l’Iran. Gaza se sent abandonnée, oubliée par le reste du monde.

Le sentiment d’impuissance est un sentiment terrible. On ne peut rien faire, on n’a aucune perspective. Le cessez-le-feu n’est pas respecté, il y a chaque jour des bombardements, certes moins intensifs, mais qui ont fait 830 morts et 2 400 blessés palestiniens jusqu’à présent. La ligne jaune imposée par l’occupation avance chaque jour, l’armée contrôle aujourd’hui 61 % de la surface de la bande de Gaza.

130-140 camions entrent chaque jour par les passages contrôlés par l’occupation. Le problème est que ces camions transportent des bonbons, des biscuits, des chocolats, des boissons gazeuses dont on n’a pas besoin. Par contre, nous manquons de pain, de farine, d’œufs, de fruits, de légumes, de poulet, d’eau potable, de chaises, de tables pour les tentes et les centres éducatifs, et de beaucoup de matériels. Les matériaux de reconstruction n’entrent pas non plus. Dans les centres médicaux, il n’y a plus de médicaments. Les malades souffrant d’hypertension, de diabète et d’autres maladies chroniques ne peuvent pas être soignés.

Pour la journée mondiale du travail, le 1er mai, le ministère palestinien du Travail a indiqué que le taux de chômage en Cisjordanie occupée dépasse les 65 %, et dans la bande de Gaza les 92 % ; les revenus sont en baisse constante, et les conditions de travail sont terribles dans tous les territoires palestiniens – occupés, colonisés et morcelés.

L’hiver ne veut pas quitter Gaza, nous sommes au mois de mai, mais on a peu de soleil actuellement, deux heures le matin, l’après-midi il fait frais, et le soir, il fait très froid. C’est malheureux pour les déplacés qui vivent sous des tentes qui ne sont pas solides dans les camps, et aussi pour les personnes équipées de panneaux solaires sur les toits, qui, à cause de cette pénurie, ne peuvent pas produire suffisamment d’électricité pour faire monter l’eau dans les foyers.

C’est très difficile de décrire notre quotidien, et de raconter notre souffrance dans une région dévastée.

Le matin, quand je me lève, je réfléchis mille fois avant de me préparer une tasse de café ou de thé parce qu’on n’a ni gaz (300-350 euros la bouteille de 10 kg, qui coûtait 20 euros avant l’agression) ni électricité, et qu’on est obligé de cuisiner sur le feu de bois – mais il faut trouver du bois, des cartons, des papiers pour allumer un feu, et cela demande beaucoup de temps et d’efforts, alors je préfère manger un petit sandwich au fromage blanc pour éviter de faire du feu. En général, on prépare pour le déjeuner des repas légers qui ne demandent pas beaucoup de feu, et pour le dîner, soit on oublie ce repas, soit on mange comme le matin, des sandwichs.

Je m’occupe de trois centres éducatifs – deux qui se trouvent dans des immeubles visés par les bombardements, et une tente éducative dans un camp de déplacés –, je passe deux heures par jour avec les enseignants et les enfants. Ce sont des moments de bonheur pour moi, même si, quand je rentre, je suis triste parce que je n’ai pas pu satisfaire tout le monde. J’essaie, grâce au soutien des amis et des personnes solidaires francophones, de leur apporter quelque soutien, des repas chauds, du matériel scolaire, des chaussures, des vêtements, des jouets, quand on en trouve sur le marché. J’organise des séances de soutien psychologique pour les enfants avec des jeunes motivés. J’essaie également d’aider quelques familles déplacées autour de moi grâce à mes relations et à des associations locales.

Je vais une fois par semaine voir ma mère, qui habite chez mon frère à 2 km de chez moi. À part cela, je passe mon temps à la maison, je ne reçois pas beaucoup de monde, je ne sors presque pas, même s’il y a des occasions sociales – deuil, mariages, fiançailles – où j’essaie de ne pas aller car cela me rend triste de voir la ville détruite, les tentes où survivent 85 % des habitants de Gaza dans des conditions inhumaines.

Actuellement, il n’y a ni administration, ni gouvernement, ni autorité, ni banques à Gaza. Les commerçants imposent les prix du peu de produits qui entrent dans l’enclave, les organisations internationales sont débordées et ne peuvent pas distribuer de l’aide à tout le monde. C’est un nouveau phénomène à Gaza, il y a moins de solidarité. Le prix des loyers a augmenté (1 000 à 1 500 euros par mois pour un petit appartement dans un immeuble partiellement détruit). Il n’y a pas de lois, les gens qui possèdent un générateur augmentent le prix de l’électricité – 200 à 300 euros par mois pour pouvoir charger les lampes, les portables, les ordinateurs, avoir accès à internet.

Malgré leur volonté de survivre, les gens sont tristes. Moi, j’ai la chance d’avoir des amis sur les réseaux sociaux, j’écris, je lis, je témoigne, et j’échange avec eux.

Je ne m’imagine pas vivre en dehors de Gaza malgré cette situation catastrophique, et malgré la souffrance de tous les jours. Gaza, pour moi, n’est pas seulement un espace, un territoire, une ville natale, c’est un refuge, une protection, et une source de résilience et de vie. Mais surtout une raison d’exister et d’espérer, même au milieu des ruines.

Actuellement, et via le passage de Rafah, seuls 30 malades ou blessés sont autorisés à sortir de Gaza quotidiennement. En sens inverse, seulement 150 Palestiniens entrent à Gaza. Ils savent qu’ils vont y trouver la dévastation et qu’ils vont devoir habiter dans des tentes déchirées et dans des appartements visés par des bombardements, mais c’est leur façon de résister, de montrer leur attachement à leur terre.

Actuellement, presque 97 % des Gazaouis souffre de l’insécurité alimentaire : 82 % survivent difficilement grâce à l’aide humanitaire internationale souvent limitée, 15 % touchent la moitié de leur salaire versé par l’Autorité palestinienne ou le gouvernement de Gaza, mais, ils doivent payer leur loyer très élevé, l’électricité, internet, l’eau et lorsqu’ils ont tout payé, ils n’ont presque plus de quoi acheter à manger tellement les prix ont augmenté. Les 3 % restants travaillent soit pour des organisations internationales ou locales, soit comme influenceurs sur les réseaux sociaux pour avoir des dons de l’extérieur qu’ils utilisent, disent-ils, pour aider la population dans le besoin.

C’est difficile pour moi d’écrire de raconter, de témoigner. J’aurais besoin de livres et de livres pour cela, 2 à 3 pages, c’est insuffisant pour décrire la situation, la réalité et le vécu à Gaza depuis 32 mois, mais j’essaie. Pourtant, même si je suis optimiste, trop c’est trop.

La vie continue, c’est vrai. Il y a des fêtes, des fiançailles, des mariages… Des universités ont réparé des salles et proposent à nouveau des cours en présentiel, des commerces et des cafés ouvrent. Malgré cela, tout est anormal. La volonté est là mais le désespoir domine. Même moi qui suis privilégié, je préfère rester chez moi pour ne pas avoir à affronter la réalité et exposer mon impuissance à être plus utile à la population.

C’est la routine mortelle à Gaza. Je vis avec ma femme, qui travaille beaucoup pour notre maison, et avec mes trois garçons. Deux fils poursuivent leurs études de façon virtuelle à l’université et ont beaucoup de cours et de devoirs. Mon dernier fils suit trois jours par semaine des cours dans un centre éducatif, et quand il rentre, il a beaucoup de révisions. Toute la famille est occupée, donc, pas le temps de discuter. Moi, je dors beaucoup en ce moment pour éviter de penser à notre souffrance, pour éviter les questions. J’essaie d’être plus dynamique, mais actuellement, voilà, c’est comme ça.

Heureusement que les personnes solidaires existent. Au milieu du silence des médias et des dirigeants internationaux, c’est le seul point positif. Je reçois chaque jour des photos de manifestation partout dans le monde francophone, ça nous montre que la mobilisation se poursuit, à l’image de la Flottille de la liberté qui a été interceptée la semaine dernière par la marine israélienne, avant même d’arriver dans les eaux internationales de Gaza.

Fin avril, ont eu lieu des élections municipales mais seulement à Deir El-Balah – qui est prétendument la ville la moins détruite –, au centre de la bande de Gaza, qui abrite 70 000 habitants. Le taux de participation était de 22 %. Cela montre que les gens sont peu intéressés. Ils veulent le changement mais ils ont d’autres préoccupations et savent que les maires et les conseillers municipaux sont impuissants, qu’ils n’ont même pas les moyens de reconstruire une route, d’enlever les déchets dans les rues, de réparer le système électrique ou les égouts. Alors ils attendent. Désespérément.

Dans la bande de Gaza, la souffrance devient banalité ; la précarité, réalité ; la survie, privilège et la patience, rêve !

Même si on ne peut jamais enfermer ni effacer l’espoir.

Dénoncer équitablement toutes les formes de racisme !

#88 · le 06 avril 2026 · Patrick Salez

« Le Président a pour habitude de condamner les attaques racistes, d’où qu’elles viennent » nous rappelle de façon récurrente sa garde rapprochée. De fait, les propos et agressions antisémites ne le laissent jamais indifférent. En février dernier, vingt ans jour pour jour après l’assassinat d’Ilan Halimi, jeune homme de confession juive, il dénonçait « l’hydre antisémite qui ne cesse de progresser ». Il considérait également que LFI est un mouvement d’extrême gauche au sein duquel émergent « des expressions antisémites qui doivent être combattues ». Confondant extrême gauche et gauche radicale, antisionisme et antisémitisme.
Dans ce touchant tableau de la morale compassionnelle antiraciste, il y a des absents. Pourquoi le chef de l’Etat n’a-t-il pas dénoncé immédiatement et publiquement les propos racistes tenus sur la chaîne CNews à l’encontre du maire de Saint-Denis et Pierrefitte, Bally Bagayoko ? En 2013 déjà, Christiane Taubira, alors ministre de la justice, était comparée à un macaque sur les réseaux sociaux et traitée de guenon lors d’une manifestation contre le mariage homosexuel. Face au silence public du Président, elle rappela le danger que représentent les attaques racistes pour la République et la cohésion sociale.
La hiérarchisation des victimes du racisme est trop largement partagée dans notre espace institutionnel et médiatique. Comme l’est la pratique du deux poids, deux mesures : on excuse volontiers le fascisme, avec force parole publique contre le meurtre du jeune néonazi, Quentin Deranque, on soutient difficilement le noir et le LFiste. Et encore plus difficilement un cumulard de ces deux « tares » : Bally Bagayoko.

Le souvenir d'un souvenir

#87 · le 06 avril 2026 · François Lebert

Un poème ensanglanté
Fonce à tombeau ouvert
Dans les rues de la ville
Ceux qui se moquent des anges
Savent de quoi je parle

Éloigne-toi de moi
Je pue la vieillesse
Et le manque de tendresse
De ce monde sans foi ni loi

Souvenir d’un mauvais souvenir
Ma chanson tu la connais déjà

Alors je m’enfouis dans le caniveau
Avec une feuille de papier
Et quelques mots tracent les contours
D’un chemin de croix

Être l’auteur du meurtre d’un seul homme
Est un crime qui n’a pas de fin
Tout le monde le sait

Durant le nazisme, des allemands et leurs alliés
Ont tué des millions de juifs, des malades, des tziganes,
Des prisonniers politiques, des hommes, des femmes,
Des enfants, des vieillards, ensuite, ils ont continué de dormir,
Paisiblement, sans manifester aucune honte ni aucun regret.
Tout le monde le sait.

Aujourd’hui, l’AFD là-bas, le FN/RN ici, recommencent à répandre
Les idées sordides d’hier, le crime contre l’humanité est redevenu
À la mode, le meurtre, en Méditerranée ou ailleurs, est une valeur
En voie de normalisation, il fait fureur dans le monde entier,
Sans aucune honte, ni aucun regret.

Je range ma misère au fond de ma poche,
j’enfonce mon mouchoir par-dessus, et je continue d’avancer, vers ma fin.
Je suis très heureux de faire partie du monde des petits,
De ceux qui ne sont rien pour les puissants de ce monde.
Je préfère être du côté des victimes plutôt que de celui des assassins.
Tout le monde le sait.

Des corbeaux s’agitent au fond de mon inconscient.
Là-bas, au loin, l’orage qui tue et viole des innocents se rapproche.
Des canons crachent et déchiquètent au hasard. La mort tombe du ciel.
Sans aucune honte ni aucun regret, tout le monde le sait.

Non à la guerre!

#86 · le 27 mars 2026 · Antonio Mendoza

Aucune cause ne peut justifier la mort d’enfants. En cette époque d’obscurantisme et de misère morale, c’est un devoir de crier avec courage : Non à la guerre !
Nous sommes des êtres humains, pas des bêtes qui se nourrissent de mensonges et de la manipulation constante des émotions populaires. Toute guerre représente une régression pour les peuples. Un missile qui fait sauter une école est une action de barbarie et ne peut légitimer aucun stratagème géopolitique, c’est simplement un inadmissible acte de cruauté sans aucune justification.
Le droit international et la diplomatie au plus haut niveau doivent prévaloir pour freiner tous les excès des autocrates qui imposent la loi du plus fort comme seule voie de résolution des conflits. Les victimes civiles ne sont pas de simples dommages collatéraux, mais des êtres humains avec des sentiments et des projets de vie. La déshumanisation de l’existence conduit inévitablement au chaos. Les seuls bénéficiaires d’un conflit sont les oligarques de la guerre, qui continuent à prospérer grâce à l’extension du fascisme sociologique sur les consciences: la réalité est un algorithme généré pour légitimer une vision minoritaire de la vérité comme habitus irréfutable. Or, la haine alimente la haine et nous détruit en tant qu’humanité.
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a eu le courage de faire face à la dangereuse tragicomédie de Trump et ses acolytes et de placer le droit international au-dessus de la coopération militaire interventionniste.
Par ailleurs, l’internationalisme et la prospérité des peuples sont fondés sur la paix. L’ONU et la diplomatie doivent être revigorées comme des outils pour dénoncer les tyrannies théocratiques et autres qui perpétuent la domination de leurs propres peuples. En revanche, la démocratie ne s’exporte pas en semant plus de barbarie, elle se crée en défendant la paix et en augmentant les droits et la justice sociale. Sans les règles des organismes transnationaux qui favorisent la coexistence pacifique, le monde deviendra un Far West où s’imposera un impérialisme décomplexé: Tout empire en déclin a eu besoin de son Néron.
Jean Jaurès dénonçait la guerre comme un instrument consubstantiel du capitalisme. On sait comment une guerre commence, mais il est impossible de prédire son escalade dangereuse. La course aux armements annonce un avenir désolant et anxiogène pour les nouvelles générations. Alors que les médias mainstream tentent de légitimer le chaos, en employant une sorte de novlangue orwellienne les citoyens doivent répondre : « Non à la guerre! »

Lettre ouverte à Emmanuel Grégoire, nouveau maire de Paris

#85 · le 23 mars 2026 · Jean-Guy Greilsamer

Monsieur Emmanuel Grégoire,

Le mercredi soir 18 mars, j’ai suivi avec intérêt sur BFM TV le débat entre vous, Rachida Dati et Sophia Chikirou.

Etant juif et descendant d’une famille judéo alsacienne rescapée du judéocide nazi, je suis naturellement mobilisé contre la politique coloniale, d’apartheid, d’épuration ethnique et génocidaire que l’Etat d’Israël mène au nom des Juifs du monde entier, et je suis tout autant mobilisé contre les discriminations racistes. Je précise que je ne suis membre d’aucun parti politique.

Avant de voter il est donc naturel que j’aie cherché à connaître les orientations des candidats sur ces points.
C’est pourquoi, bien qu’évidemment conscient du fait que des élections municipales ne portent pas que sur ces points, je tiens à vous poser quelques questions.

Vous faites partie des députés qui, comme de nombreux députés de droite et aussi des députés de votre parti politique, ont signé la proposition de loi Yadan (PPL Yadan) visant à « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », puis à l’approche des élections municipales vous avez retiré votre signature. La PPL Yadan a fait l’objet, comme vous le savez, de nombreuses oppositions soulignant sa nocivité, tant en ce qui concerne la confusion entre antisionisme et antisémitisme, qu’en ce qui concerne sa nature liberticide. De plus, avant le retrait de votre signature vous participiez à la campagne qualifiant LFI d’antisémite.

Or j’ai constaté que lors du débat à BFM TV vous avez dit à Sophia Chikirou que partagiez un programme électoral très proche du sien et vous n’avez nullement insinué un comportement antisémite de LFI.

D’où quelques questions. Quand vous avez retiré votre signature, était-ce sincère ou était-ce par calcul électoral ? Si c’était sincère, pourquoi ne l’avez-vous pas argumenté et regretté votre position initiale ? Et comment se fait-il que lors de l’émission sur BFM TV, LFI pour vous n’était plus antisémite ? Est-ce que LFI aurait brutalement évolué ou est-ce que vous participiez à la dénonciation pour antisémitisme par calcul électoral ?

Par ailleurs, vous n’avez pas à ce jour renoncé à être beaucoup moins mobilisé contre certains racismes, notamment le racisme anti musulmans, que contre l’antisémitisme, qui certes est inquiétant. En effet, quand votre parti se dit mobilisé contre « le racisme et l’antisémitisme », pourquoi ignore-t-il en utilisant cette formule les racismes anti musulmans, anti noirs, anti arabes ou anti rroms, qui sont aujourd’hui en France tout aussi importants ?

Vous avez reconnu qu’à Paris les discriminations qui concernent les migrants sont très choquantes mais, question naïve, merci de m’expliquer comment votre politique municipale les fera reculer alors que le conseil municipal précédent, dont vous faisiez partie, ne les a pas empêchées ?

Une dernière question. Il semble prévu que la PPL Yadan soit présentée en avril en procédure accélérée. Allez-vous voter pour ou contre, et pourquoi ?

Recevez, Monsieur le futur maire, mes salutations profondément attachées au respect des droits humains

CRISE AGRICOLE : STOP ou ENCORE ?

#84 · le 19 mars 2026 · Philippe Rabaud · Vendée

« Les mouvements successifs de colère agricole, expliqués par certains par les « contraintes » et normes, ne s’arrêteront pas tant que deux phénomènes fondamentaux ne seront pas réglés.
« Le véritable “pillage” de la grande distribution sur les marges doit cesser »
Premièrement, l’agriculture fait l’objet d’une prédation, d’un laminage insupportable et continu de ses marges depuis cinquante ans. Ainsi, les consommateurs ont payé aux GMS (grandes et moyennes surfaces) 22,7 milliards d’euros de fruits et légumes au détail, sans transformation industrielle, alors que les producteurs les avaient vendus 12,5 milliards (source « Familles rurales »). C’est l’incroyable « péréquation des marges » pratiquée par les GMS: quelques pourcentages de marges sont pris sur les produits des multinationales (Coca-Cola, Nutella…), sont contrebalancés par une moyenne de l’ordre de 100 % sur les produits des paysans, pour couvrir les 20 % nécessaires aux GMS. Bonjour la malbouffe ! Cela s’ajoute au fait qu’en trente ans, les secteurs des GMS surtout, de l’agro-industrie et des services ont capté quasi tous les gains de productivité réalisés par les agriculteurs.
« Ils assument seuls la quasi-totalité d’aléas qui se cumulent »
Deuxièmement, une autre punition est infligée aux agriculteurs : ils doivent assumer seuls des aléas qui n en finissent plus. L’agriculteur est l’unique et permanente variable d’ajustement de tout et tous, autour de notre alimentation. Aucune part notable, qu’ils soient climatiques, économiques ou sanitaires, n’est assumée par les « partenaires » : GMS, coopératives, agro-industrie, agroalimentaire… Là, personne ne constate l’impossibilité de se verser de « salaire » en fin de mois. Aux aléas climatiques qui vont dramatiquement s’accentuer, il faut ajouter les accords commerciaux, l’effondrement régulier des prix qui résulte de la « volatilité » des marchés, avec l’incontournable surproduction. Après les céréales, un nouvel exemple, le lait : alors que les volumes de lait augmentent dans le monde, les prix s’effondrent à nouveau.
Conclusion « C’est le trop plein ! »
On constate aujourd’hui un rejet total de ces contraintes insupportables jusqu’au plus profond du monde agricole, des familles. Une véritable cassure, accompagnée d’une débandade démographique ? Même les agriculteurs les plus motivés se détournent du métier, pourtant passionnant, viscéral. Restera-t-il cent ou deux cent mille survivants sous forme de méga fermes, et quelques idéalistes qui montrent le chemin, mais maltraités ? Est-il trop tard pour enrayer ces revenus insuffisants, cette précarité? Une heure de travail a un prix, y compris en agriculture. Bien entendu, il faudra aussi parler d’une politique publique qui redistribue et oriente enfin les soutiens au revenu, en fonction de l’emploi et d’un incontournable changement agro écologique; qui sanctuarise les prix du maillon producteur. Le véritable « pillage » des GMS doit cesser, et une sécurité économique sérieuse s’impose, urgente, tant les aléas cumulés sont devenus insupportables humainement. »

Racisme ordinaire à Dijon

#83 · le 16 mars 2026 · Joëlle Mollot · Bénévole Cimade Dijon

La ville de Dijon met à disposition de la Cimade un local qui permet à l’association de tenir des permanences pour l’accompagnement social et juridique des personnes étrangères et d’aider leur accès à l’asile et à un titre de séjour. Ce local est situé en pied d’immeuble d’une résidence de co-propriétaires « Les Hauts de Montchapet ». Récemment, l’assemblée générale des copropriétaires s’est prononcée pour le démontage des bancs implantés dans le petit parc de la résidence, au motif que les « immigrés » s’y installaient. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que l’opération de démontage des bancs soit réalisée…Quelques jours après le vote de cette décision, un couple qui attendait tranquillement avec son enfant l’ouverture du local de la Cimade a dû sur le champ quitter le banc pour permettre son démontage.
Pour passer régulièrement aux abords de ce parc, je n’ai jamais constaté la moindre dégradation des lieux, ni d’incivilité, ni saleté, ni trafic. Il s’agit bien là d’une manifestation de racisme ordinaire qui hélas se répand dans notre société. L’humanité progresse à grands pas.

Choisir la démocratisation contre fascisation

#82 · le 13 mars 2026 · Christian Delarue

Il ne s’agit pas ici de fascisme pur ni de démocratie parfaite mais
de faire état de processus réels en contradiction. On présentera des
cercles de la fascisation et des cercles de la démocratisation afin de
repousser les idées d’extrême-droite qui se diffusent de part le
monde et qui en France pas plus qu’ailleurs ne tombent pas du ciel .
Dès lors il convient de voir d’ou elles sont tirées, donc de quelle
histoire nationale .

Cercles de fascisation : Le fascisme au sens strict se rapporte à
l’Italie de Mussolini et à l’Allemagne nazie. Mais il existe des
mouvements et régimes politiques dictatoriaux qui se sont déployés en
Europe par la suite et qui forment les seconds ou troisième cercles des
régimes à repousser pour leurs pratiques autoritaires : Espagne de
Franco, Portugal de Salazar, Grèce des colonels, etc.. La figure
autoritaire est de type bonapartiste-césariste. Elle correspond à un
fil historique en France qui existe ailleurs. André et Francine
Demichel avaient jadis distingué 4 types de dictatures : fascisme,
bonapartisme, de notables, militaire. Dans les 4 cas il y a montée des
dominations et des oppressions mais aussi dégradation de l’Etat de
droit avec arrestations et détentions arbitraires, corruption et
prédation.

Les idées racistes, sexistes, homophobes mais aussi anti-sociales,
anti-syndicales, anti-écologiques, anti-démocratiques puisent dans
l’histoire du principal parti politique d’extrême-droite le RN de
Marine Le Pen et le FN de Jean-Marie Le Pen. Le RN, né en octobre 1972,
rassemble des membres de l’OAS pro-colonialistes, racistes
anti-maghrébins et anti-noirs africains mais aussi anti-asiatiques
(guerre d’Indochine avant la guerre d’Algérie). Mais il faut noter
aussi la présence d’une autre branche elle très antisémite et
spencérienne (darwinisme social contre les faibles) qui remonte au
pétainisme (et plus loin encore), celui réactivé récemment par Mme
VASSAL à Marseille avec la citation, dans l’ordre, de « travail,
famille, patrie » .

Sur le champs « social », le RN et d’autres forces appuient sur ce qui
se fait déjà à droite le plus souvent mais aussi parfois à gauche,
en matière de casse du code du travail en favorisant par exemple le
fameux « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy, de défaire
plus encore le statut de la fonction publique déjà bien fracturé par
les embauches de non titulaires hors concours. De favoriser le travail
précaire, mal payé. Il va s’agir aussi de détruire plus encore les
services publics au service des besoins sociaux de la population
(logement, santé, transport, alimentation, etc) sans passer par le
profit , détruire aussi plus encore la Sécurité sociale .

Plus grave encore, il va s’agir d’interdire les syndicats, les
réunions syndicales, les rassemblements ou manifestations syndicales.
Et s’il n’y a pas interdictions formelles il y aura empêchement
d’exercer ces droits de résistance sociale et de transformation
sociale. Ce qui s’est déjà réalisé, et pas qu’en France.

Cercles de la démocratisation : Cercle minimal : Les citoyens et
citoyennes votent mais pas les résidents étrangers sauf ceux
européens. La bonne compétition entre les candidats est plus ou moins
contrôlé. Cercle second : Le peuple est sollicité sur des questions
précises en répondant par oui ou non . On vote alors plus pour un
homme ou une femme que pour un projet. Troisième cercle : Le peuple est
sollicité mais après plusieurs mois de « démocratie délibérative »
comme en 2004 et 2005 pour aboutir au « non au TCUE » le 29 mai. Cercle
n°4: Le peuple est appelé à contrôler des élus mandatés. La
révocation est possible.

La question démocratique n’est pas que technique car elle
s’accroche culturellement à fil historique. Trois sont à noter : Le
fil historique _bonapartiste_ qui a débouché sur la notion de « chef
de l’Etat » pour Pétain. Le fil _communaliste_ issu de la Commune
de Paris de 1871 qui a donné la « démocratie conseilliste ». Le fil
_solidariste_ venu de Léon Bourgeois et Alfred Fouillé qui l’a
adapté pour le volet « démocratie sociale », qui se situe entre la
démocratie libérale et la démocratie socialiste des marxistes.

Social au sens large car on dirait aujourd’hui qu’elle a aussi un
volet fiscal (tant les riches sont peu ou pas imposés), territorial
(besoin de services publics), écologique (un nécessaire souci à
prendre en considération), géopolitique (refus de tout
impérialisme)…

Reconstruire une force de gauche majoritaire électoralement

#81 · le 10 mars 2026 · Pierre Duroselle

L’éditorial de Pierre Jacquemain publié dans le n°1904 me semble aveugle à beaucoup de faits.
Après le dégoût massif de l’électorat de Gauche par les gouvernements de la présidence Hollande, C’est bien LFI qui a reconstruit une force de gauche forte autour d’un programme de réformes progressistes.
LFI a toujours dit que son combat était de reconstruire une force de gauche qui soit majoritaire électoralement, pour pouvoir ensuite rassembler les autres forces de Gauche autour d’un programme progressiste .
Et c’est bien ce qu’a fait LFI, avec la NUPES (en permettant au PS, au PC et aux Verts d’avoir un groupe parlementaire malgré leurs déroutes aux élections présidentielles). Puis encore avec le NFP (en proposant 100 circonscriptions de plus au PS). Dans ces deux cas , cela a permis d’empêcher le RN de devenir majoritaire aux législatives et d’affaiblir les Macronistes.
Maintenant, ce que reproche LFI au PS, c’est d’avoir, en ne votant pas la censure, permis à deux gouvernements macronistes minoritaires de durer: le gouvernement Bayrou avec un programme plus austéritaire que celui de Barnier, puis le gouvernement de Lecornu avec un programme plus austéritaire que celui de Bayrou. Ce n’est pas une querelle idéologique. L’enjeu est la confiance que peuvent avoir l’électorat dans les candidats de Gauche.
Dans ces élections municipales, La majorité des candidats du PS déclarent qu’ils ne feront pas alliance avec LFI même au second tour. Tandis que LFI répète que ses candidats proposeront une alliance de second tour sur un programme municipal réellement progressiste.
Enfin, j’ai entendu les candidats de LFI systématiquement proposer leurs programmes avec des projets de réformes concrets pour dessiner un futur commun souhaitable. Et d’ailleurs d’autres candidats de Gauche ont fait aussi des propositions.
Voilà des faits qui montrent que la Gauche est bien en train de construire une remobilisation unitaire des électeurs à Gauche, pour battre l’alliance fasciste des Droites,( même si la majorité du PS est pour le moment hostile à toute alliance avec LFI, la principale force de Gauche électoralement ?!). Plutôt que de décourager en se lamentant, faisons connaître les programmes de réformes progressistes qui peuvent redonner confiance à l’électorat. C’est comme cela qu’ont été obtenues des victoires contre la droite extrême.

Le "vrai" Nouveau Front Populaire dont nous avons besoin

#80 · le 10 mars 2026 · Laurent Cloarec

Désormais « sociétaire », je te lis depuis ton numéro 0 et ton lancement par l’équipe de Bernard Langlois…
Cela fait longtemps que la présente réponse me « démange », et je saisis l’occasion de l’éditorial de Pierre Jacquemain dans le numéro 1905 (« À gauche, le goût perdu de la victoire ») pour le faire.
Nous sommes au bord du gouffre, toutes les maisons brûlent, et il est quasiment « minuit dans le siècle », mais face à cette catastrophe annoncée, les dirigeants des partis dits de « gôche » (je ne mets pas les militant.e.s de base dans le même panier) ne pensent effectivement qu’à se disputer des « parts de marché » au profit (croient-ils) de leur petite boutique/chapelle électoraliste.
Pendant ce temps, les citoyen.ne.s (en général) désespèrent des politiciens, et le « peuple progressiste » (en particulier) n’en peut plus de voir/entendre ces dirigeants s’étriper médiatiquement (et/ou « trahir » le programme commun adopté quelques mois auparavant)…
Autant, si ce n’est davantage qu’un accord de cartel électoral signé dans l’urgence (et en partie sous pression de la rue), ce sont pourtant ces personnes, bien souvent non « encartées », qui en juillet 2024, par leur mobilisation dans les lieux publics et de portes en portes chez leurs voisins, ont arraché l’élection d’une majorité relative de député.e.s du NFP quand les médias dominants et les sondeurs pronostiquaient une victoire écrasante de l’extrême-droite.
Lors de sa naissance, ce journal avait déjà comme crédo de tenter d’œuvrer contre la « désunion de la gauche » avant les échéances électorales de 1988.
Mais depuis, l’eau a coulé sous les ponts et de nombreuses péripéties ont malheureusement illustré le caractère systémique de cette désunion des appareils au détriment des intérêts des populations qu’ils prétendent représenter. Les deux derniers épisodes de la NUPES en 2022 et du NFP en 2024 le confirment tristement : on « sauve les meubles » au dernier moment pour les élections (et désormais, même plus) , et à peine celles-ci passées, les alliances volent en éclat, sans que les militant.e.s, sympathisant.e.s, électeurices de base de ces alliances aient la possibilité d’intervenir (les quelques tentatives de former des collectifs unitaires de base du NFP n’ont reçu aucun soutien ni aucune publicité de la part des directions nationales, quand elles n’ont pas été découragées).
La passivité face à des décisions prises ailleurs et « en haut » est ainsi favorisée, à l’opposé des valeurs d’émancipation et des intentions affichées dans les jolis programmes électoraux quant à un nécessaire élargissement de la démocratie.
La sidération devant le cynisme des diverses (extrêmes) droites pour se maintenir au pouvoir, et poursuivre leur programme de destruction sociale, ainsi que leur escalade autoritaire ont fini de démoraliser la plupart des motivé.e.s.
Le « vrai » Nouveau Front Populaire dont nous avons besoin, c’est celui de tous les citoyen.ne.s, dans leur diversité et à travers , qui peuvent agir à tous les niveau en partant de la base, qu’ils/elles soient militant.e.s de partis, de syndicats, d’associations ou « inorganisé.e.s »s.,
C’est à ce « peuple » et aux structures qui permettent encore sa mobilisation et son regroupement qu’un journal alternatif et indépendant comme « Politis » devrait désormais donner la parole et consacrer l’essentiel de son travail éditorial et politique.
Sans vouloir faire la « publicité » d’un autre journal, c’est néanmoins d’analyses, d’expériences et d’outils comme ceux présenté-e-s par vos confères de « Socialter » avec leur numéro hors-série « Résister aux nouveaux fascismes » dont nous avons besoin pour trouver la force et la joie de ne pas subir ce qui se prépare.
« El Pueblo unido jamás será vencido » criaient les chilien.ne.s dans les rues de Santiago du Chili au début des années 1970 : en 2025, en France et ailleurs, cette unité populaire – qui ne peut plus dépendre d’intérêts de boutiques ou d’egos surdimensionnés – est devenue une question de survie.

Afficher d’autres