Éloge de la gratuité

Paul Ariès, politologue, est l’une des principales « plumes »
de la décroissance. Il prône un projet politique rapprochant l’écologie et le social.

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La décroissance manque encore d'un projet politique. Pourquoi ?

Paul Ariès : Jusqu'à présent, le mariage entre les écologistes et la gauche est resté infécond par peur de « désespérer Billancourt ». Cette incapacité à construire un projet commun au-delà de la critique du système économiste se réduit grâce à un début d'articulation entre trois formes de résistance. D'abord, les individus qui ont fait le choix de la « simplicité volontaire », rejetant la société de consommation. Ils expérimentent un changement de mode de vie que les courants révolutionnaires remettaient à plus tard. Avec le risque, pour les plus radicaux, de s'en tenir à une posture quasi-religieuse, déconnectée de l'engagement politique. Et des conséquences négatives : par exemple, si l'on juge inutile de défendre une croissance du Smic puisque c'est tout le système qu'il faut combattre... On confondrait victimes et coupables en faisant des pauvres une variable d'ajustement.

Deuxième courant : les expérimentations collectives, que l'on retrouve pour beaucoup dans la sphère de l'économie solidaire, comme les Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (Amap), les Systèmes d'échange locaux (SEL), etc. Une vraie créativité est à l'oeuvre. Mais qui doit éviter le piège de la marginalité et une banalisation de la dualité de la société, avec des pauvres qui apprendraient à se débrouiller de leur côté.

Enfin, et c'est plus récent, on commence à voir se construire un projet politique plus global, autour d'idées comme le revenu universel inconditionnel ou la défense de la gratuité.

Il s'agit d'idées déjà anciennes...

Il s'agit de donner à ces principes un nouveau contenu «~rouge~» et «~vert~» pour dépasser d'anciens blocages et apporter des réponses globales à la crise écologique, sociale et politique. Je défends un nouveau paradigme pour changer la société : la gratuité de l'usage couplée au renchérissement du mésusage. Pourquoi faudrait-il payer au même prix l'eau pour faire son ménage ou remplir sa piscine ?Il faudra pour cela développer une culture de la gratuité, et définir politiquement usage et mésusage.On pourrait lui associer un revenu universel inconditionnel, garantissant des conditions de vie décentes à tous, et qui assurerait la sécurité financière des individus, condition même de la décroissance. Il serait lié à un revenu maximal autorisé, ce qui dépasse étant redistribué pour financer la gratuité.

Vous auriez souhaité que José Bové porte mieux ces revendications dans la campagne électorale. La voie politique est-elle indispensable ?

La décroissance, que je veux équitable et sélective, est à un tournant : soit elle se dote de relais politiques et elle progressera, soit elle reste une idéologie molle et ne sera pas à l'abri de tentatives d'OPA, comme ce fut le cas avec la nouvelle droite du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (Grece). La décroissance ne saurait être une idéologie identitaire. Elle doit se renforcer sur le plan théorique et s'inventer en démocratie.


Samedi 24 mars (9 h 30-18 h), séminaire Attac : « Les mouvements sociaux confontés à la crise écologique », Bourse du travail, 3, rue du Château, Paris Xe.

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