Chaos métallique

Nick Cave et les Bad Seeds dans un album qui semble se situer au dernier stade
de la pratique musicale civilisée.

Jacques Vincent  • 19 avril 2007 abonné·es

Les musiciens de Nick Cave ont toujours mené des projets en parallèle des Bad Seeds, qui, à une époque, ont constitué le centre d’une nébuleuse où l’on retrouvait Einstürzende Neubauten, Crime And The City Solution, These Immortal Souls et les productions en solo de Mick Harvey.

Aujourd’hui, on assiste aussi à l’aventure de Conway Savage, avec deux membres de The Stream, et de Grinderman. Ce dernier groupe est un peu particulier, dans la mesure où, s’il compte trois Bad Seeds ­ Warren Ellis (violon, guitare et bouzouki), Martyn Casey (basse) et Jim Sclavunos (batterie) ­, le grand ordonnateur en est Nick Cave lui-même qui, en plus du chant et du piano, s’est mis à la guitare électrique.

Les photos de présentation montrent la formation restreinte en version débraillée et barbue. L’écoute du disque ajoute au moins deux caractéristiques : un côté mal embouché (le fameux « No Pussy Blues ») et une tendance carrément dérangée. Une image de Neandertal qui colle parfaitement à la musique brute et primitive, voire, de l’aveu de Nick Cave lui-même, rudimentaire. Un son de métal noir ou rougi par le feu selon les moments. Un blues de l’âge de fer.

La session commence par un monologue de Nick Cave qui, sur le ton d’un Captain Beefheart énervé, menace de virer les souris blanches, les chiens, les babouins et les hyènes ( « Pour moi, tous les ennemis de l’inspiration prennent des formes animales » , explique-t-il ailleurs), avant que le boucan ne dégringole, comme si on ouvrait subitement la trappe derrière laquelle il était contenu. Au plus fort de la tempête, la basse roule des vagues de dix mètres de haut, et la guitare hurle comme une poule qu’on assassine ou crache des jets d’acide bouillant.

Dans ses moments extrêmes, ce disque donne l’impression de se situer au dernier stade (ou au premier ?) de la pratique musicale civilisée ; et, vu la façon dont le quartet utilise ses instruments, on peut imaginer qu’il va s’en passer la prochaine fois et aller enregistrer au rayon bricolage. Marteaux, perceuses, ponceuses et scies diverses feront parfaitement l’affaire pour ce pandémonium qui tonne, cogne, grince, crisse, geint et hurle en permanence.

Malgré cette apparente simplicité, on déconseillera de s’essayer à ce genre d’exercice, en particulier à tous les blancs-becs qui squattent le devant de la scène, car il faut évidemment le calibre des musiciens les plus classes de ces vingt dernières années pour obtenir un résultat aussi probant et enthousiasmant. Grinderman est un de ces disques consolateurs qui font oublier la banalité et la fadeur ambiantes, et redonnent foi dans un genre qu’on a du mal à ne pas croire perdu. Par contraste, il a aussi le don de faire le vide autour de lui, autant dire le ménage, et de reléguer séance tenante tous les ersatz aux oubliettes.

Culture
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