Des entrepreneurs décroissants

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Savez-vous qu’il existe une association des « entreprises humaines » ?
L’objecteur de croissance risque d’en sourire. Ne s’agit-il pas d’un bel oxymore comme « commerce équitable », « juste prix » et « développement durable » ? Les entreprises sont le plus souvent inhumaines, comme le commerce inéquitable, les prix indifférents à la justice et le développement insoutenable. Le développement durable, en particulier, est une imposture, un « attrape-tout » servi par le café Lavazza ou les stations-service de l’autoroute du Sud, où l’urinoir Urimat de Sanitec « contribue au développement durable »… En revanche, les trois autres expressions peuvent être reçues comme des défis. Les entreprises pourraient et devraient devenir humaines, le commerce équitable et les prix justes.
Difficile, certes, quand la loi du système c’est « tuer pour ne pas être tué ». Concilier la civilité élémentaire et le business est impossible dans une société libérale de croissance. La responsabilité sociale des entreprises et leur autorégulation (comme le Bureau de vérification de la publicité), qui prétendent remplacer les normes imposées, sont une gigantesque hypocrisie, car l’éthique, prise au sérieux, est infiniment plus contraignante que toutes les réglementations : il faudrait renoncer à traiter son prochain et la nature comme de purs instruments. Comment introduire un minimum de retenue dans un système reposant sur l’illimitation ?

Pourtant, il existe des entreprises alternatives, où des personnes innovantes veulent vivre et travailler autrement. Outre diverses coopératives, citons le Réseau d’échange des pratiques alternatives et solidaires (Repas). Il existe aussi des chefs d’entreprises traditionnelles (petites et moyennes) intéressés par la décroissance. Ils se recrutent surtout chez les patrons chrétiens ou humanistes. Les grandes entreprises, en particulier, font problème. Les managers, eux-mêmes broyés par le système qui les manipule, y restent les fonctionnaires anonymes de la banalité économique du mal.
Est-ce la condamnation sans appel du monde de l’entreprise ? Non. Je pense même souhaitable, pour résoudre les problèmes d’une société de décroissance, qu’il y ait davantage de personnes entreprenantes, industrieuses et ingénieuses, sans avoir le profil de l’entrepreneur, de l’industriel et de l’ingénieur du capitalisme mondialisé. En attendant un changement nécessaire et important de l’environnement, cette bonne volonté des entrepreneurs décroissants ne peut se déployer que dans des « niches » provisoires, comme les Biocoop, et n’avoir que des effets limités mais intéressants. Ne serait-ce que comme laboratoires d’un avenir à construire.


  • Serge Latouche est professeur émérite d’économie à l’université Paris-Sud et « objecteur de croissance ».
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