Tristement historique

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Quoi que l’on pense du Parti socialiste, de la désespérante faillite politique de sa direction sortante, de la déchéance morale de certains de ses leaders, de la misère de ses idées, de ses accommodements et de ses abandons, on ne peut s’en désintéresser, ni regarder avec indifférence les soubresauts de ce grand corps malade. D’abord par respect pour tous ceux qui investissent encore de l’énergie et de l’espoir dans cette vénérable institution. Ensuite, parce que l’histoire nous enseigne que ce parti est parfois capable de revenir de loin. Après tout, il n’est pas plus à l’agonie aujourd’hui qu’il ne l’était en 1969 lorsque son candidat, Gaston Defferre, franchissait à peine la barre des 5 %. Mais l’arithmétique est parfois trompeuse. En 1969, le Parti communiste était à plus de 21 %. Le fond de l’air était rouge, et il ne faisait aucun doute que c’était sur sa gauche que le Parti socialiste allait se reconstruire. François Mitterrand ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a mené la campagne de reconquête sur le thème de la « rupture avec le capitalisme ». C’est évidemment tout autre chose qui se trame aujourd’hui. L’enjeu n’est pas l’audience électorale future d’un parti dont le siège serait toujours rue de Solferino, mais la nature de ce parti. On m’objectera qu’il n’est déjà plus « de gauche », et que nous ne sommes pas les derniers à l’écrire, ici même, semaine après semaine. Les choses ne sont jamais si simples. Nous faisons une différence entre la pratique des principaux dirigeants du PS et les textes qui fondent ce parti, sa tradition, son histoire, sa sociologie, ses références, et tout ce qu’il représente aux yeux de nos concitoyens.

La liquidation de ce patrimoine ne peut laisser de marbre. Il n’est pas égal que ce parti se réclame de la gauche ou qu’il cesse de s’en réclamer. Si l’on considère le congrès de Reims du point de vue de cette alternative, les enjeux sont moins futiles que ne nous le suggèrent la plupart des commentaires. C’est pourquoi nous ne nous sentons guère en phase (mais ce n’est pas vraiment une surprise !) avec la façon dont beaucoup de médias rendent compte du débat. Certes, les chefs de file du PS alimentent à l’envi cette interprétation guignolesque qui réduit leurs affrontements à une gesticulation semblable à celle des souris du professeur Laborit dans leur cage. Il est facile de s’en gausser. Mais cet esprit de dérision n’est pas toujours innocent. Ségolène Royal, par exemple, qui incarne cette transformation du Parti socialiste en parti du centre, a intérêt à entretenir l’illusion : tout s’expliquerait par des acrimonies personnelles et la jalousie. C’est le fameux « TSS », « Tout sauf Ségolène », qui pose la présidente de la Région Poitou-Charentes en victime. Loin de moi, évidemment, l’idée que ces haines recuites n’existeraient pas. Mais, contrairement à ce qui est dit un peu partout, cette hostilité n’est pas vide de politique. Hélas, comme souvent dans ce parti, la politique ne dit pas son nom. Elle revient par des biais : la question des cotisations, des contours et des structures, le choix du vocabulaire plutôt social ou plutôt moralisateur, plutôt matérialiste ou fortement teinté de mysticisme… D’où l’incroyable revirement de Bertrand Delanoë, combattant de la 25e heure. Il a fallu que le congrès s’achève pour qu’il ose dire ce qu’il avait esquivé pendant trois jours : oui, il en va de l’identité du PS.

Ajoutez-y l’indispensable couplet sur la modernité et sur le changement – pour cela, on ne fera jamais mieux que Jacques Julliard 1, qui contemple la vie politique comme on visite un salon d’art contemporain –, et la manipulation intellectuelle est complète. Pendant que des commentateurs entrent en pâmoison devant la perspective ô combien avant-gardiste d’un rapprochement du PS avec le MoDem, les militants pensent « pouvoir d’achat », « défense des services publics », « justice sociale », « salaires », « Smic », « effectifs scolaires »… Ces gens, décidément, sont d’un vulgaire !

Comme le titrait crûment le Journal du dimanche , « Ségolène défie le PS ». On ne saurait mieux dire qu’il y a entre les deux plus qu’une contradiction, un affrontement. La question est de savoir ce que pèsera dans le débat ce qu’on appelle l’opinion. C’est-à-dire la communication. Ou encore jusqu’à quel point les véritables enjeux auront pu être dissimulés. Tout cela n’enlève rien à cette évidence : l’avenir de la gauche se joue dans une large mesure ailleurs. Mais il ne se jouera pas tout à fait dans les mêmes conditions selon l’évolution du Parti socialiste. Rien ne sera plus pareil si le principal parti traditionnel de la gauche choisit d’entrer de façon irréversible dans un dialogue privilégié avec le centre droit. Le congrès de Reims aura-il finalement été historique ? Tristement historique ?


  1. Le Nouvel Observateur du 13 novembre. 


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