Vent de discorde sur l'éolien

Les éoliennes, qui devront produire 10 % de l’électricité en 2020, ont déclenché une querelle entre « anti » et « pro ». Derrière, se profile un capitalisme vert à l’affût de rentes confortables, garanties par des incitations financières étatiques.

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La France s’est enfin mise à l’heure de l’éolien. Et l’on ne peut que s’en réjouir pour les militants qui se battent depuis plusieurs décennies pour la consécration de ces mo­dernes moulins à vent. Mais un souffle de discorde perturbe le développement de cette énergie verte. Une querelle où « pro » et « anti » s’empoignent par médias et sites interposés. « Yes we can » , lance dans une ­lettre à Nicolas Sarkozy le site Planète éolienne, qui, pour sauver la planète, mettrait bien des éoliennes partout. On s’y gausse du « bide » des « ringards » antiéoliens, pourtant proches du millier à manifester à Paris le 4 octobre. Du côté des « anti », on tente aussi de discréditer l’adversaire à coup d’études manipulées et parfois de plaidoyers pour l’énergie nucléaire.
Elle est déjà loin, l’époque où les écolos utopistes installaient leurs premiers mâts. Les sympathiques PME luttant contre l’effet de serre ont été mises en minorité, abandonnant le Syndicat des énergies renouvelables (SER) aux énergéticiens voraces. C’est l’heure du business et de la valorisation des « portefeuilles éoliens ».

Illustration - Vent de discorde sur l'éolien
Ce marché en pleine croissance profite plus aux gros opérateurs énergétiques qu’aux PME. Julien/AFP

Car, sur le terrain, tout s’accélère depuis deux ans. Le taux de croissance de ce marché porteur flirte avec les 30 %. Le constructeur allemand Enercon, numéro 3 mondial, affiche une marge de 50 %. La France est passée de 981 mégawatts (MW) installés en 2006 à 3 260 MW en 2008. Et s’est engagée sur un objectif de 13 500 MW pour 2010 : parcs et projets de zones de développement éolien (ZDE) 1 prolifèrent dans les campagnes. Les opérateurs, par les bénéfices alléchés, se font insistants, malgré des refus d’autorisation. Investisseurs et géants de l’énergie, en quête de diversification, se frottent les mains. À la faveur de la libéralisation du marché de l’énergie, les fusions, acquisitions et prises de participation se sont multipliées. Ainsi, l’électricien italien Enel a mis 198 millions d’euros sur la table pour rafler 80 % de la Société française d’éo­liennes, deuxième opérateur hexagonal du secteur. La filiale « Énergies nouvelles » d’EDF possède 1 500 MW, soit plus de cent parcs éoliens, et s’implante au Portugal, aux États-Unis, en Angleterre ou en Belgique. Le constructeur nucléaire Areva a finalement échoué à prendre 21,1 % du fabricant allemand REpower Systems, mais s’est offert Multibrid, spécialisé dans les éoliennes ma­ritimes. Electrabel, filiale de Gaz de France-Suez (30 parcs), a notamment fait main basse sur l’anglais Nass & Wind Technologies, et sur la Compagnie des vents, numéro 1 français. Bonne affaire pour ce dernier : 180 éoliennes et 6 500 MW en projet lui ont rapporté 321 millions d’euros.
Autres acteurs, des multinationales comme General Electric, Total ou encore Veolia Environnement : sa filiale Eolfi ratisse le nord de l’Aube pour y ériger « le plus grand parc éolien français » (75 turbines) et annonce 6 000 MW en portefeuille. « Il y a eu une petite bulle financière en 2006-2007 » , concède Benoît Praderie, qui a quitté le SER pour la Fédération des énergies du vent.

Sur son site, Planète éolienne, cette fédération accuse l’État de trop encadrer, et les antiéoliens de mettre en danger le développement de cette énergie ou de servir les intérêts du nucléaire. Mais, moins de réglementation, c’est comme toujours laisser libre cours à la désastreuse autorégulation prônée par le lobby industriel. Raphaël Claustre, au Comité de liaison énergies renouvelables (Cler), estime que c’est le prix à payer pour l’essor de l’éolien en France, tout comme une grande majorité des défenseurs historiques des énergies renouvelables. Christiane Marty, de SUD-Énergie et d’Attac, qui critique vertement la tendance capitalistique du marché de l’énergie, déplore que toute argumentation soit « systématiquement ramenée à une position pronucléaire, qui ­empêche tout débat sérieux ».

Pour qu’émerge une industrie nationale, ­l’État a eu recours à l’incitation financière, via un tarif d’achat garanti sur quinze ans de ­l’électricité produite par les éoliennes ( Actuellement de 0,082 euro par kilowattheure sur dix ans en métropole ). « Une rente attractive mais pas indue, calculée pour avoir 8 à 10 % de taux de rentabilité interne » , commente Raphaël Claustre, qui renâcle à se rendre à l’évidence : elle ne nourrit que très peu les PME françaises et atterrit, pour l’essentiel, dans les poches des groupes énergétiques. « Le tarif garanti rend les investissements sûrs, on y trouve beaucoup de spéculation et de fonds de placements » , analyse Samuel Moison, fondateur de l’association coopérative Éoliennes en Mayenne. Selon ce développeur de projets solidaires, les aides étatiques contribuent peu au développement local, et la création d’emplois, contrairement à ce qui est dit, n’est pas « flagrante ».
Sur le terrain, la stratégie de colonisation est bien rodée. Les investisseurs laissent défricher les « développeurs » – bureaux ­d’études, groupements agricoles ou petites sociétés exploitantes – qui épaulent les communes pour constituer les dossiers de ZDE. La surenchère aux revenus de la taxe professionnelle et aux emplois locaux n’est pas rare. « Le tarif moyen annoncé est de 6 000 euros par mégawatt installé, mais on peut atteindre 8 000 à 10 000 » , témoigne Samuel Moison. Des promesses « à la limite du raisonnable » mais pourtant « dérisoires » au regard des bénéfices qui pourraient revenir aux collectivités si elles étaient réellement impliquées dans le montage. Car une fois la ZDE autorisée et les permis de construire accordés, soit le parc passe aux mains d’une société d’exploitation (voire d’une société écran) – « c’est parfois difficile, même pour les maires, de savoir qui est derrière un parc » –, soit il est vendu aux opérateurs. Les mégawatts au plus offrant ! 200 000 euros pour un simple permis d’installer 1 MW sur un bout de terrain, 2,4 millions d’euros (un triplement en cinq ans) pour une turbine de 2 MW prête à produire. Un projet de parc de 70 MW (30 éoliennes) rapporte donc entre 14 millions et 119 millions d’euros pour un coût réel variant de 300 000 euros à 75 millions d’euros.

À ce tarif, le moindre site classé « vent fort » à « vent faible », et surtout à moins de 16 km d’un point de raccordement au réseau (distance maximale fixée par la loi), est un pot de miel qui attise les convoitises. Les opposants sont malmenés. Selon les régions et les opérateurs, on frise l’omerta. Les médias trop curieux se font éconduire, les autres circonvenir par la propagande d’un éolien vert et propre. Les riverains sont parfois consultés, parfois tenus à l’écart. Ils vont devoir s’accommoder de la cohabitation avec des moulins d’acier de 145 mètres de haut, dont il est faux de dire qu’ils ne présentent aucune nuisance. Certains élus, intéressés par la location de leurs terrains, tiennent l’argument primaire : c’est écolo, ça rapportera au territoire, et puis « c’est le Grenelle ! » . « Il n’existe aucun suivi, aucune visibilité sur le développement régional et national après autorisation », déplore un fonctionnaire de l’État en charge de l’étude des ZDE 2. EDF/RTE, qui assure le suivi des exploitants, ne communique que parcimonieusement ses données. Là où l’Allemagne publie un état détaillé mensuel, on attend encore le rapport annuel 2007, portant sur le seul bilan énergétique.
« Ça avance très vite, dit Samuel Moisan, et je pense que la quasi-totalité des sites potentiels en France sont “sous option.” » Les opérateurs ont fait signer des promesses de bail emphytéotique (99 ans) aux propriétaires, s’assurant ainsi d’avoir la main si une ZDE se met en place. L’espace éolien se fait rare, les prix montent, et la tâche devient difficile pour ceux qui prônent un autre modèle éolien, solidaire, respectueux de l’environnement naturel et social, rapportant à la collectivité par le biais de l’appel à l’épargne populaire.


  1. Depuis le 14 juillet 2007, seules les éoliennes construites au sein de ZDE, proposées par les communes et autorisées par le préfet, ouvrent droit au tarif d’achat majoré de l’électricité produite. 

  2. Le site est en berne depuis deux ans. 


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