Faire corps avec soi-même, enfin

À 41 ans, Vic, éducateur en milieu rural, est un homme comblé. Un homme qui eut longtemps l’apparence d’une femme et découvrit sur le tard ce dont il souffrait : le transsexualisme.

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« Et toi, pourquoi tu n’as pas fait ton service militaire ? » À la sortie d’un concert, la question est posée à Vic, 41 ans. « Parce que j’étais une femme. » La réponse sidère doublement. Insoupçonnable quand on regarde Vic, au bouc et à la silhouette on ne peut plus virils, cette ancienne identité s’affiche là en toute franchise. L’honnêteté est plus militante que revendicative. « Je dois assumer pour montrer aux autres que la différence peut bien se vivre. » Cet éducateur pense aux ados pour qui l’identité sexuelle et son chapelet de tabous restent encore source de souffrance, voire une cause de suicide. C’est eux d’ailleurs qui lui ont trouvé son nouveau prénom. Il garde aussi à l’esprit son parcours du combattant, dans de petits villages montagnards, où tous, à commencer par Vic, ignoraient jusqu’au terme de « transsexuel ».

Vic a toujours été un garçon. Pour lui, il n’y a pas eu de doutes. Tout juste un constat fait à 7 ans, lorsqu’il vit son frère nu. « J’en ai déduit que je n’étais pas dans le bon corps, sans en comprendre les raisons. Ce sentiment ne m’a plus jamais lâché. » Mais, pour en obtenir la clé, il dut attendre près de trente années. C’est long, trente ans, quand la famille veut vous faire interner, quand vous-même pensez parfois être fou, quand la première histoire d’amour est vouée au secret. Pourtant, même cachée, c’est cette romance qui sort Vic de sa clandestinité : « De 15 à 23 ans, j’ai aimé une fille qui m’a compris. D’ailleurs, je ne suis sorti qu’avec des hétéros, des femmes qui me disaient “tu fais l’amour comme un homme”, qui ont respecté ce que je suis et m’ont aidé à l’assumer. » Amant, beau-père, Vic construit son chemin tant bien que mal. Jusqu’à la révélation, à 35 ans. Par hasard, il tombe sur l’émission « 52 sur la Une ». Là, des transsexuels témoignent ; là, Vic comprend : il est « F to M » (female to male). Sur Internet, il découvre «  le jargon et le milieu trans, jusque-là ignorés : tu en connais beaucoup, toi, des trans paysans ? », s’amuse-t-il. Muriel, son amie, rencontrée lors d’une observation de marmottes, confirme : « Au premier dîner, Vic m’a déclaré être transsexuel. Le mot ne m’a rien dit du tout. Il me l’a expliqué. Vic dégageait une telle sérénité, il m’attirait tant que cet aspect de lui était complètement secondaire. En fait, je me suis surprise moi-même. »

La même sérénité a permis à Vic d’aborder calmement « les grandes manœuvres » . Protocole, suivi psychiatrique, traitement hormonal, opérations… En France, et suivant la classification de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le transsexualisme relève des troubles de l’identité sexuelle, c’est-à-dire de la maladie psychiatrique. À ce titre, il est pris en charge par la Sécurité sociale, tout en étant sévèrement fliqué par les médecins. « J’ai trouvé que, pour des spécialistes, ils portaient peu d’intérêt à la recherche scientifique, cantonnaient leur approche à l’environnement psychologique de la personne, alors que des études étrangères ont montré le lien entre transsexualisme et génétique. » Pour la loi française, seules deux opérations sont nécessaires : l’ablation de la poitrine et la stérilisation. «  Cette dernière ne m’a pas perturbé, explique-t-il, je la trouvais simplement absurde, car l’idée d’être enceinte a toujours été aberrante pour moi. » Quant à la chirurgie de reconstruction, Vic prend le temps d’y réfléchir : «  En France, l’opération est lourde et peu concluante : la greffe du pénis est souvent rejetée. Tandis qu’en Hollande, une nouvelle technique permet d’“agrandir” le clitoris, d’en faire un vrai phallus. »

Maintenant, Vic s’apprête à fêter sa renaissance administrative. Au printemps dernier, après cinq ans de démarche, une juge a été convaincue par son dossier, et surtout son aspect. Le voilà homme par décision de justice, et il ne lui manque plus que de recevoir ses nouveaux papiers. Au final, les institutions médicales et administratives auront été plus lentes à accepter ce qui ne fait pas un pli pour le village où vit Vic depuis six ans. « J’ai eu très peu de retours négatifs. Je connais les gens des montagnes, j’en viens. Pour eux, l’important est d’être travailleur. Moi qui ai ten­dance, comme tous les handicapés, à vouloir faire mieux que tout le monde, ça ne me pose pas de problème… »


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