À contre-courant / La dette, système de domination

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Le film Cleveland contre Wall Street , documentaire en forme de procès, est épatant, honnête et instructif. Il ne faut pas le louper. Le but de l’avocat des banques est de convaincre le jury que, certes, les crédits subprimes ont entraîné des dommages et des drames, mais que « Wall Street n’y est pour rien ».

Son principal argument est le suivant : personne n’a forcé quiconque à emprunter beaucoup à des taux élevés pour acheter des maisons. Les gens ont signé, ils étaient d’accord, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes : Wall Street n’y est pour rien.

Pour contrer cet argument dont ils sentent bien la puissance auprès du jury,
les avocats de Cleveland montrent, témoignages à l’appui, comment les gens ont été trompés. Trompés par des courtiers qui se gardaient bien de leur dire
qu’ils risquaient fort de ne pas s’en sortir, voire qui trichaient sur les déclarations de revenus. Trompés par des banques qui ne vérifiaient pas l’adéquation des prêts aux revenus puisque pour elles, dans tous les cas, c’était hautement profitable.

Or, sans négliger cet argument de la tromperie, de type moral, on peut aussi
le trouver faible. D’abord parce qu’il ouvre la voie à une deuxième ligne de défense de l’avocat des banques : oui, il y a eu des « erreurs », mais ce sont des fautes morales individuelles (par exemple, celles de certains courtiers rémunérés en pourcentage des ventes) qui n’engagent en rien la responsabilité de Wall Street. C’est ce qu’on pourrait appeler « l’argument Kerviel »… Ensuite, les banques auront beau jeu d’expliquer que la régulation des conditions d’attribution de prêts, qui était forte dans les décennies postérieures au New Deal, a été tellement affaiblie depuis les années 1980 qu’elles n’ont pas commis d’infraction.

Pour contrer l’argument de la responsabilité individuelle des emprunteurs, on a besoin de la notion
de domination, au-delà de celle de tromperie. Les victimes des subprimes, des gens « modestes » dans tous les sens
du terme, ont été dominées culturellement
et symboliquement par des courtiers et des banquiers « honorables » ayant pignon sur rue et signant leurs prêts
en leur affirmant que tout allait bien. Elles ont été dominées économiquement et financièrement du fait de leurs dettes passées et à venir. Car la dette est un système terrible de domination, voire de coercition des personnes, tout comme la dette des pays du Sud a été et reste le grand instrument de leur domination économique et politique.

Alan Greenspan, à l’époque président de la Fed, disait il y a quelques années que la propriété individuelle des logements était le plus sûr moyen d’attacher les gens, et surtout les classes moyennes et populaires, au modèle américain de capitalisme. Sur ce point au moins, il n’avait pas tort… Les dominants sont parvenus à mettre en place des dispositifs qui, de fait, « contraignent le consentement » . Non pas au sens de la contrainte physique, mais au sens de la pression de la nécessité, des revenus qui stagnent alors que tout augmente, de l’insécurité liée à une protection sociale défaillante, des dettes accumulées dans ce modèle de croissance par l’endettement privé, mais aussi de la pression des médias, de l’idéologie de l’enrichissement facile…

Les gens ont signé non pas sous la menace d’un revolver, mais sous la menace du basculement dans la déchéance sociale et parce que tout leur laissait croire qu’ils pouvaient s’en sortir ainsi. Dans ce système de domination, les banques et les institutions financières jouent certes un rôle clé, et donc elles ont une responsabilité énorme en ce qu’elles sont le bras armé du capitalisme financier. Mais elles ne sont pas les seules « coupables » du malheur, à Cleveland et ailleurs. De même que la crise actuelle ne se limite pas à une crise de la finance, ce malheur a des racines systémiques plus profondes et plus anciennes. « Cleveland contre le capitalisme américain » : cela ne peut probablement pas faire un bon film, mais cela pourrait être la conclusion à tirer au terme des débats qui prolongent la projection du remarquable film de Jean-Stéphane Bron.


Jean Gadrey est Professeur émérite à l’université Lille-I.

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