« Le Récit absent / Le Baiser de sorcière », de Pierre Bergounioux : L’ironie de l'Histoire

Au moyen d’un court essai et d’une fiction, Pierre Bergounioux brosse le « récit absent » autant qu’épique de l’URSS.

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Le nouveau livre de Pierre Bergounioux est plein des temps passés et des fureurs de l’Histoire, mais c’est pourtant bien autour d’une question littéraire qu’il s’articule. « À l’encontre de la loi non écrite qui veut que toute expérience, depuis le début des Temps modernes, reçoive dans l’instant même une expression homogène à son ampleur , écrit-il, l’événement majeur du XXe siècle, qui fut la naissance, la vie et la disparition de l’URSS, n’a pas trouvé d’écho digne de ce nom dans l’ordre de la littérature, et c’est peut-être de cette carence qu’elle est morte. » Une énigme, donc – pourquoi ce « récit absent » n’existe-t-il pas ? –, que Pierre Bergounioux expose dans un texte en forme d’essai, tandis que le Baiser de sorcière est un bref récit de fiction, qui n’élucide pas entièrement le mystère, mais apporte une réponse possible. Le livre se présente de telle sorte que les deux textes peuvent être lus dans un ordre indifférent, même si la fiction ­semble prolonger l’essai.

S’il n’est certainement pas dans l’intention de Pierre Bergounioux de réaliser des exploits, on ne peut qu’être impressionné par le tour de force que représentent ces deux textes, chacun dans leur genre, eu égard à leur petit format. Dans le Récit absent – qui s’ouvre par une biographie éclair et foudroyante de Lénine –, l’auteur brasse en 70 pages quantité de siècles et de sujets, qui tournent autour des rapports entre l’Histoire et sa représentation littéraire, et du partage des tâches entre l’État, la société et le génie des grands écrivains.

Bergounioux constate que le décalage chronologique entre « l’existence » (les événements vécus) et « la conscience » (la capacité de les penser) s’est peu à peu amenuisé au point que les deux choses sont devenues concomitantes au milieu du XIXe siècle, en Europe occidentale, avec Stendhal et Flaubert. Tandis qu’un basculement s’opère au XXe siècle, conséquence de l’irruption de la modernité, où les œuvres les plus universelles (Proust, Kafka, Joyce) s’éloignent du présent et de la ­barbarie qui s’annonce, alors qu’aux États-Unis Faulkner « révolutionne l’idée qu’on se faisait de la réalité » et « restitue le sens du monde à ceux qui le font » .

Pour l’URSS, la question de l’autonomie de la littérature – qui est au cœur de ces interrogations – se pose encore davantage, alors que les classes sociales sont théoriquement abolies et que le régime a imposé un art officiel, le réalisme socialiste. Mais, suggère Bergounioux, la dernière génération aisée et cultivée qui a connu la Russie impériale, contemporaine de Faulkner, aurait pu, sans soumission excessive, jouer avec la censure pour inventer une langue singulière au service du récit des événements qu’elle a traversés. Problème : « Moins de trois pour cent de la classe 1942 regagneront leur foyer, à la fin des hostilités. »

Et c’est précisément un tel jeune homme, Ivan, qu’imagine Pierre Bergounioux, commandant de char à 18 ans, combattant dans les rues de Berlin au printemps 1945 dans le « Karl Liebknecht », un JS 2 tout frais sorti des usines soviétiques. Avec le Baiser de sorcière , Pierre Bergounioux déploie la même puissance d’écriture que dans B-17 G 1, où l’on se trouvait dans le cockpit d’un bombardier américain, avec des GI’s, au-dessus de l’Allemagne. Le Baiser de sorcière a valeur d’épopée. C’est une fresque historique de 46 pages, saisissantes, rugissantes, aussi spectaculaires que le meilleur Spielberg. Avec au bout de cette terrible aventure, qu’Ivan envisage de raconter lui-même pour ne pas la laisser aux mains de « types […] restés le derrière sur leur chaise dans les bureaux de l’Union des Écrivains » , l’ironie de l’Histoire, cruelle, destructrice, avorteuse du « grand récit ».


  1. Paru en 1986 aux éditions Argol. 


Le Récit absent/Le Baiser de sorcière, Pierre Bergounioux, Argol, 81 p. et 56 p., 19 euros.

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