« Habemus papam » : être ou ne pas être pape

Habemus papam, film de Nanni Moretti sur
la difficulté à assumer
un rôle. Avec un magnifique Michel Piccoli en souverain pontife récalcitrant.

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Les voies d’un conclave sont impénétrables. À la mort d’un pape, qui sait comment son successeur est élu, par quels calculs, quelle stratégie ? Cette élection de grande envergure peut-elle prendre une tournure inattendue et permettre la victoire d’un prélat qui aurait préféré ne pas devenir Saint-Père ? C’est en tout cas ce que Nanni Moretti, avec ses coscénaristes, a imaginé. Plus encore : après quelques tours de scrutin indécis, le choix se porte sur Melville (Michel Piccoli), qui non seulement ne s’attendait pas à recevoir cette charge, mais, au moment de se montrer au balcon face aux fidèles qui ont envahi la place Saint-Pierre, ne peut faire un pas de plus, pétrifié. Le nouveau pape ne se sent pas capable d’être pape !


Après Berlusconi, figure centrale de son film précédent, le Caïman (2006), Habemus papam s’attaquerait-il au deuxième pouvoir en Italie, le Vatican ? Du tout. Ceux qui attendent un brûlot anticlérical seront déçus. Dès les premières scènes de l’élection, documentées mais non dénuées de fantaisie, où aucun des participants au conclave, même parmi les favoris, ne désire être élu, tous priant pour ne pas l’être, Nanni Moretti fait preuve d’une tendresse amusée envers les membres du haut clergé. Ce qui l’intéresse, c’est avant tout la situation inédite, prosaïque, et finalement dramatique, d’un nouveau pape qui ne peut assumer sa tâche. En proie à un effondrement de volonté, à une crise existentielle, à une dépression.

La vacance du pouvoir du Saint-Siège est une catastrophe spirituelle et temporelle, à laquelle les hommes du Vatican vont tenter de remédier, pour ne pas avoir à l’annoncer au monde entier. Par tous les moyens, puisqu’ils font appel à un psychanalyste, représentant d’une science de l’inconscient tenue pour hautement suspecte par les directeurs de conscience que sont les religieux. Nanni Moretti interprète ce psychanalyste, qu’il égratigne gentiment.
Les moments improbables de tête-à-tête entre celui-ci et le nouveau pape sont parmi les plus drôles. Car de tête-à-tête, il ne peut être question : les prélats tiennent à être tous présents à ces entretiens. De surcroît, le psychanalyste n’a pas l’autorisation de faire parler le Saint-Père sur son enfance ou sur ses rêves. Le travail s’avère impossible.


Le scénario va joliment concrétiser l’état dans lequel se trouve le psychanalyste et celui de son éminent patient. Le premier est tenu à demeure au Vatican -- autrement dit, il y est prisonnier, jusqu’à ce que le pape se reprenne (le psy pourrait révéler l’atroce nouvelle à l’extérieur…). Le second, à la recherche de lui-même, échappe à ses gardes du corps et se réfugie dans les rues de Rome, en « habits civils », incognito. Avec pour seul bagage sa foi, qui ne l’a pas quitté, mais qui n’est pas toujours d’un grand secours. Il marche dans la ville et se laisse gagner par les souvenirs de son autre vocation : celle de comédien.

En vieil homme perdu, s’adjoignant à une troupe de théâtre peu glorieuse mais chaleureuse, Michel Piccoli est, comme toujours, extraordinaire. Il fait ressentir toute la fragilité de ce personnage de pape inattendu qui aurait voulu être acteur, au point de connaître encore aujourd’hui toutes les répliques de la Mouette, de Tchekhov, y compris les didascalies.
Mais, selon ses propres dires, il n’était pas assez bon. Cette incarnation de l’immense comédien en acteur sans destinée ajoute à l’émotion contenue mais si palpable qui émane de Piccoli.


Endosser un rôle, se mettre dans la peau d’un personnage : le film ne cesse de jouer sur les analogies entre le fait d’assumer le métier de pape et l’art de l’acteur. Une des plus belles scènes du film montre le nouveau pape calfeutré dans une loge de théâtre lors d’un spectacle, dévoilé soudain par les hommes du Vatican venus le chercher, et applaudi, acclamé par le public. Autres scènes, hautement comiques : pendant tout le temps de sa fugue, un garde suisse a dû vivre dans les appartements du Saint-Père pour, le soir, simuler son ombre devant ses fenêtres afin de faire croire que le pape était bien là. Au cinéma, on appelle cela, littéralement, faire une silhouette !


En tournant autour de ces questions du rôle à tenir, de la place à assumer, Nanni Moretti reprend le fil des préoccupations qui jalonnent ses films. À travers les deux personnages principaux d’ Habemus papam, il décrit un certain état désenchanté de la société, et une crise de la capacité à fédérer, à enthousiasmer.
 À être un guide.

Le psychanalyste, retenu au Vatican, organise un tournoi de volley-ball avec les prélats désœuvrés, mais se montre incapable de les motiver : ceux-ci abandonnent avant la finale. Quant au nouveau pape, c’est bien sa tâche d’ordonnateur du catholicisme qu’il ne réussit pas à investir. 
Derrière son apparente légèreté, Habemus papam diffuse un parfum d’inquiétude et de mélancolie sur un mode élégant et subtil.


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