Keny Arkana : « Le hip-hop reste une musique dissidente »

La rappeuse marseillaise revient avec Tout tourne autour du soleil, un album aussi insurgé, mais plus intime, que les précédents.

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Après le succès de son premier album en 2006, Keny Arkana, rappeuse de combat, avait besoin d’air. Six   ans plus tard, dont trois passés loin des scènes, elle revient avec la même révolte livrer la suite de son témoignage. « Au nom de l’enfant d’hier », qui a grandi de foyer en foyer – dans «  l’Incendie  » –, elle reprend une parole « antisystème » et rejette « la vie d’artiste » et ses « normes ».

Son élocution s’adoucit et devient plus chantante, mais l’ardeur de son timbre de voix reste intacte et pétrie dans « la rage », pour reprendre le titre qui l’a fait connaître. Keny Arkana revient avec un cinquième album en équilibre entre les influences rap, reggae et ska. Ses compositions éclectiques marient les basses, pianos, guitares sèches avec la caisse claire percutante qui caractérise le rap brut de ses débuts. Les brûlots enfiévrés contre « Babylone » suivent des complaintes plus mélodiques et des morceaux dansants.

Tout tourne autour du soleil est un album intime et engagé, entre colères et recherches spirituelles. Un nouveau cocktail d’indignations, composé d’autant d’hymnes à l’usage des « oubliés et des exclus » qu’elle ira défendre partout en France. De préférence sur les petites scènes. Celles d’où elle pourra toucher et sentir sa « famille ».

Vous tournez sur scène avec cinq musiciens en comptant le DJ. C’est une nouveauté ?

Illustration - Keny Arkana : « Le hip-hop reste une musique dissidente » Keny Arkana : Oui. Pour moi, c’est important de faire vivre les morceaux différemment sur scène et de suivre mes envies musicales. Les morceaux hip-hop gardent leur côté brut grâce à la batterie à pads [électronique, NDLR] qui nous permet d’utiliser les mêmes sons que sur le morceau d’origine. Et c’est surtout avec le public que je vis mes morceaux, car je ne les écoute pas au quotidien.

Vous avez pris du recul après le succès d’ Entre ciment et belle étoile. Pourquoi ?

Après notre grosse tournée en 2007-2008, j’en avais marre du « Keny Arkana » que tout le monde me renvoyait. J’avais besoin d’être comme tout le monde, de mettre mes mains dans la terre. J’ai voyagé en Amérique du Sud et dans le Sud-Ouest de la France. Ce n’était pas prévu, et le temps est vite passé. Je suis revenue au bout de trois ans, j’avais presque oublié que je rappais (rires). J’adore écrire, faire des concerts, mais beaucoup moins les à-côtés et le rapport avec l’industrie du disque. Cet album, je l’ai réalisé de mon côté. J’étais en froid avec mon label, Because. Je suis revenue avec les bandes parce que j’y étais obligée par mon contrat.

Et puis ce n’est pas facile de bosser avec moi ! Je travaille beaucoup dans mon coin, sur des instrumentaux que les gens m’envoient. Je suis très spontanée et pas souvent joignable. C’est un principe de vie : faire les choses par plaisir et parce qu’elles ont un sens. Peu importe le résultat, il ne nous appartient pas. « À la vibe et mektoub », comme on dit !

Est-ce une ligne facile à tenir avec le succès et les sollicitations ?

En 2005-2006, quand j’ai commencé à vendre des disques, c’était un gros dilemme pour moi. Mon côté extrémiste me poussait à ne jamais entrer dans le système. Mais nous y sommes, quoi qu’il arrive. On peut mettre toute son énergie à essayer d’annihiler ses paradoxes – mais ça devient un combat égoïste – ou accepter d’être « né à Babylone au XXIe siècle » et avancer vers l’essentiel. J’ai essayé, au début, de partir en camion pour aller faire des concerts gratuits dans les villes, mais les gens ne donnent pas de valeur à des démarches comme celles-là. Pour les toucher, on est obligés de passer un peu par le système. De mettre nos disques à la Fnac.

Moi, je crois en la révolution totale, c’est-à-dire la révolution humaine, le changement des consciences. Les artistes ont un rôle à jouer et une responsabilité, car on est les seuls à ne pas être censurés. La presse n’est pas aussi libre de dire ce qu’elle veut.

Vous vous tenez à l’écart des télés et des radios. Pourquoi ?

J’ai beaucoup été invitée à la télé à l’époque du morceau « la Rage ». Mais je refuse d’être l’alibi démocratique qui aurait permis de dire : « On l’invite, pourquoi elle se plaint ? Les gens comme elles sont représentés. » C’est une hypocrisie républicaine. Le discours que je porte n’a pas sa place à la télé. Les gens de télé ne pourront jamais me boycotter si c’est moi qui les boycotte. Si ma musique est utile, les gens la porteront eux-mêmes, par le bouche-à-oreille et Internet. Ce ne sera pas moi qui monterai pour les matraquer d’en haut. D’ailleurs, les artistes qui se sont faits grâce aux médias peuvent être détruits du jour au lendemain par ces mêmes médias. Et je pars du principe que même le morceau le plus dénonciateur perd toute sa substance s’il passe en boucle à la radio.

Rap et politique ne sont pas dissociables pour vous ?

Ma musique n’est pas politique au sens où on l’entend généralement. Je ne me reconnais dans aucune famille politique. Je parle de spiritualité, de pensées plus introspectives, ou juste de l’humain. Quand je parle de révolution totale, je ne parle pas de coups d’éclat ou de la révolte par les armes, ni seulement de changement social et économique. C’est à nous de changer nos consciences, notre manière de consommer, de voir la terre, les êtres humains, l’animal, etc. Je tiens à participer à ce changement-là par ma musique et mes actions de tous les jours. En France, ce type de message bute sur le cynisme et la pensée hautaine de l’intelligentsia. Le simple fait de clamer l’intelligence du cœur devient politique.

Pourquoi avoir intitulé votre album Tout tourne autour du soleil  ?

Je parle du soleil intérieur. On dit que, dans les quatre éléments, l’eau représente l’émotionnel, la terre est le corps, l’air représente le mental et le feu symbolise l’esprit. « Tout tourne autour du soleil », c’est une manière de dire que nous ne devons pas nous perdre dans le paraître, l’émotionnel ou le cérébral, mais nous centrer sur l’esprit. L’intuition, l’inspiration sont des choses infinies chez l’être humain. Je joue aussi avec le sens du mot « révolution », qui désigne la rotation d’une planète, comme la Terre autour du Soleil. La révolution est le contraire de l’inertie. C’est une perpétuelle remise en question des choses, un mouvement de tous les jours. Aujourd’hui, on est dans l’inertie constante et on pointe du doigt les coupables. Mais on oublie qu’on est nous aussi un peu coupables dans nos propres vies. Il s’agit donc de revenir à soi-même.

En 2006, vous chantiez « La rage du peuple », aujourd’hui vous rendez hommage aux Indignés dans votre titre « Indignados ». Comment les choses ont-elles évolué entre-temps ?

Le mouvement des Indignés est un peu ce dont nous rêvions au moment de La Rage du peuple [un collectif aujourd’hui dissout, NDLR]  : un mouvement mondial, spontané, sans partis ni syndicats, apolitique, tourné vers l’humain. Déjà, en 2004-2005, nous organisions des assemblées populaires inspirées de ce qui se faisait en Amérique latine. Un peu après le morceau « la Rage » (en 2006), nous avons préféré dissoudre le collectif parce qu’il commençait à grossir et à changer de nature. En 2007, nous sommes partis dans toute la France avec l’« Appel aux sans-voix ».

J’avais annulé ma tournée pour organiser des assemblées populaires dans une trentaine de villes et de lieux autonomes, en pleine période préélectorale. Avec le mouvement, on sait qu’on partage à travers le monde une frustration et une voix commune. Il y a dix ans, quand on parlait de révolution, les gens riaient. C’est moins le cas aujourd’hui, car on a vu dans certains pays un mouvement populaire éjecter des dirigeants.

Vous ne faites aucun duo avec d’autres rappeurs français sur cet album, excepté celui avec RPZ, qui vous accompagne sur scène. Vous êtes un peu en dehors de la « famille rap » ?

Ce n’est pas calculé. Je compose mes morceaux de façon instinctive. Mais, pour moi, le rap n’est pas une famille. Ou alors c’est une famille d’hypocrites. Je suis pour la liberté de chacun, mais je ne cautionne pas tout ce qu’il y a dans le rap.

Le « rap conscient » contre le « rap bling-bling » ?

Je n’aime pas cette distinction. Pour moi il y a du rap vrai et du rap faux. En 2012, le rap est assez large. Il y a beaucoup de styles différents et c’est positif. Le hip-hop, qu’il soit vindicatif ou festif, reste de la musique dissidente… À part quelques exceptions.


Tout tourne autour du soleil Keny Arkana, Because music.

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