Non-violence et autogestion aux grandes heures du PSU

Un livre d’entretiens revient sur l’histoire du Parti socialiste unifié, qui a épousé toutes les causes emblématiques des années 1960 et 1970.

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Trente ans de combats à gauche, du printemps 1960 à la fin de l’année 1989. Le PSU, improbable mélange de déçus de la SFIO, de marxistes révolutionnaires et de chrétiens sociaux, aura épousé toutes les causes emblématiques de ces riches années : la décolonisation, Mai 68, le contrôle ouvrier, le mouvement des femmes, les premières luttes environnementales… L’histoire du « Parti socialiste unifié » est racontée dans un livre par l’un de ses fondateurs et militants, Guy Philippon (sous la forme d’entretiens avec Stéphane Sitbon-Gomez), qui a vécu l’aventure de bout en bout avant que cette formation ne choisisse de s’effacer, victime de la bipolarisation de la vie politique. Entre portraits de personnalités, récits de coulisses politiques, grands événements et anecdotes cocasses, c’est une vie d’engagements qui est ici déroulée. De quoi raviver des souvenirs pas si anciens. Extraits.

Paix avec l’Algérie

Dès sa fondation, en 1960, le PSU est le seul à organiser des manifs. Est-ce que déjà vous vous mobilisez « pour la paix avec l’Algérie » – et non pas en Algérie ?

C’était une bataille subtile mais très significative. Dans les manifs, notre slogan était « Paix avec l’Algérie ». Quand le PC a daigné y participer – ce qu’il n’a pas fait tout de suite –, son slogan était « Paix en Algérie ». C’était pour le moins ambigu, parce que tout le monde, évidemment, souhaitait la paix en Algérie, y compris et surtout les partisans de l’Algérie française.

Le PSU est donc tout seul sur cette question de l’Algérie. Est-ce que les Français s’y intéressent ?

Pendant toute une période, l’opinion publique ne s’y intéressait pas vraiment. Elle commencera à le faire quand il y aura l’appel du contingent, qu’elle verra ses enfants obligés d’aller se battre là-bas et risquer d’y mourir. Pour illustrer ce désintérêt, nous avions réalisé une affiche dont le slogan était « Et l’Algérie ? », ce qui voulait dire qu’il fallait peut-être commencer à regarder de près ce qu’il s’y passait […]. Je me souviens de la première manif unitaire, dont le PSU était la cheville ouvrière, qui a suivi un grand meeting à la Mutualité, le 27 octobre 1960. Il y avait là FO Parisien, l’Unef, la FEN et la CFTC. Le PC avait essayé de saboter cette réunion en organisant des débrayages ou des manifestations locales, de façon à contenir ses militants et à les empêcher de nous rejoindre […]. Nous n’étions pas loin de trois mille. Très motivés, de surcroît, malgré les tentatives du PC de casser la dynamique. Il a d’ailleurs échoué, à mon avis, dans la mesure où les jeunes du parti ont commencé à se poser des questions. Une Mutualité pleine à craquer, une manif réussie bien qu’interdite, l’expression d’une opposition à la guerre avec l’Algérie… Les jeunes communistes avaient de bonnes raisons de se demander pourquoi ils n’étaient pas associés à tout cela. Une vraie crise est née dans ce parti qui excluait alors ceux de ses membres qui soutenaient le FLN algérien […]. À une époque où la grande presse s’intéressait peu à ces questions, le MAN [Mouvement pour une alternative non-violente, NDLR] a organisé au printemps 1960 un sit-in devant le centre d’internement de Vincennes. Plus de mille personnes y ont participé, parmi lesquelles l’historien Pierre Vidal-Naquet, le mathématicien Laurent Schwartz ou la résistante Germaine Tillion. Ce lieu était un vaste centre de triage où les autorités parquaient des centaines de « suspects », nord-africains pour la plupart. L’action consistait à rester assis en silence. C’était une forme de manifestation nouvelle, en tout cas peu fréquente, aussi la presse en a-t-elle parlé, ce qui a bien emmerdé le gouvernement. Il y a eu un autre sit-in quelques semaines plus tard, en bas des Champs-Élysées, auquel j’ai participé. La police avait tiré les leçons de Vincennes et envoyé des cars sur place pour embarquer les gens au fur et à mesure de leur arrivée, afin d’empêcher un rassemblement trop important. La consigne était de ne pas résister et de se laisser traîner dignement, en silence, ce qui a eu le don de mettre les flics dans une rage froide. Ils ont cassé les lunettes d’une dame âgée, déchiré la soutane d’un prêtre. Les fachos étaient là et menaçaient de nous casser la gueule, mais ils n’ont pas osé le faire, ils se sont contentés de nous traiter de pédés. C’est une belle preuve de la force morale de la non-violence.

Et toi, es-tu embarqué ?

Comme les autres, c’est-à-dire plus comme un sac de patates que l’on jette dans une benne que comme un être humain […]. On nous a conduits au centre de tri et d’identification de Beaujon, dans le VIIIe arrondissement. Dans les paniers à salade, nous brandissions nos pancartes contre la torture, ce qui devait faire bizarre dans les rues bourgeoises du quartier ! Beaujon était un endroit sinistre, réservé aux « terroristes », avec barbelés et projecteurs. Les hommes et les femmes ont été séparés et conduits devant des officiers de police. Parmi nous, il y avait des intellectuels, des gens décorés de la Légion d’honneur, un professeur au Collège de France, des notables. Nous avons passé la nuit dans des cellules : ce furent des heures de discussions passionnantes entre nous, sous le regard médusé et même fasciné des flics chargés de surveiller ces dangereux révolutionnaires. Nous avons tous eu droit à notre photo d’identité judiciaire, de face puis de profil, avec un numéro sur le ventre, comme les criminels ! Un copain du lycée où j’enseignais m’a raconté qu’à côté de lui, dans la cellule, il y avait un gars muni d’un passeport diplomatique. C’était Pierre Joxe, le futur ministre de l’Intérieur, dont le père, Louis Joxe, était ministre du général de Gaulle. Quand les policiers se sont rendu compte qu’ils avaient embarqué un fils de ministre, ils lui ont proposé de le libérer. Mais Pierre Joxe a tenu à rester avec ses copains. Nous avons été libérés par petits groupes à 5 heures du matin, dans le bois de Boulogne, le plus loin possible d’un métro. […]

Lip, c’est possible !

Quelles sont les plus grandes joies dont tu te souviennes dans ta vie politique ?

Le moment le plus important de ma vie militante, c’est la période des Lip en 1973. D’abord, quand je suis allé sur le site de Palente, près de Besançon, et que j’ai vu l’immense banderole « C’est possible » dressée devant l’usine. Ensuite, quand j’ai rencontré Charles Piaget, Roland Vittot, Jean Raguénès et les autres, et que j’ai découvert que les animateurs de ce combat étaient presque tous membres du PSU, de la CFDT ou de l’Action catholique ouvrière, et qu’ils avaient une réelle influence sur cette lutte fondamentale. À mes yeux, ils ont réussi à faire la synthèse entre militantisme syndical et militantisme politique. Je les ai appréciés en tant qu’individus mais j’ai aussi admiré leur capacité à entraîner des masses beaucoup plus larges. J’ai été fasciné de voir une partie de la classe ouvrière particulièrement dynamique réussir une telle opération, et passionné par le mouvement de vente directe des montres produites par l’usine : c’était la première fois de ma vie que je voyais, à cette échelle, avec une audience nationale, une action hors de la légalité rencontrer l’assentiment général. […]

C’était quoi, Lip ?

Une marque de montres mondialement connue qui dominait le marché horloger français et travaillait accessoirement pour l’armée française en fabriquant des têtes de fusée. Son patron, Fred Lip, n’était pas un « patron voyou », comme on les appelle aujourd’hui, mais un dirigeant humaniste et paternaliste. Malheureusement, ce n’était ni un bon gestionnaire ni un visionnaire. Il a négocié trop tard le virage de la montre à quartz. En avril 1973, l’usine de Palente, ouverte en 1960 avec mille travailleurs, s’est retrouvée menacée de dépôt de bilan, donc de fermeture. Les luttes syndicales classiques, comme la baisse des cadences, avaient échoué. Aussi, le 12 juin 1973, les travailleurs ont occupé l’usine, l’ont remise en route et ont commencé à organiser la vente des montres. Ils se sont constitué un trésor de guerre en saisissant le stock de vingt-cinq mille pièces. Ils les ont cachées dans un lieu qui n’a jamais été découvert par la police – sans doute un couvent – malgré les nombreuses filatures dont ils ont fait l’objet. […] L’usine a été remise en route en autogestion. Ce principe a obligé les Lip à expérimenter toute une série de réponses nouvelles aux problèmes fondamentaux, tels ceux de la hiérarchie, de l’échelle des salaires, de la rotation des tâches (les chaînes ont été supprimées et ce sont les ateliers qui ont fixé rythmes et cadences), du « produire pourquoi ? », des rapports femmes-hommes, des relations entre le comité d’action et les syndicats (c’est-à-dire entre les non-syndiqués et les syndiqués). Le slogan « On fabrique, on vend, on se paie » est devenu célèbre dans la France entière.

Quel a été le rôle du PSU, au niveau national, dans cette lutte ?

Notre siège, rue Borromée, est devenu la plaque tournante de l’organisation des ventes de montres, l’argent récolté étant indispensable à la survie des travailleurs […]. Ce recel et ces ventes illégales ont été assumés essentiellement par le PSU et la CFDT, mais aussi par beaucoup de comités d’entreprise, dont celui d’Honeywell Bull. Le PSU a d’ailleurs diffusé un « Manifeste des receleurs ». Après avoir vendu des montres, tous ces « receleurs » ont demandé à assumer les poursuites éventuelles engagées par la Fédération nationale de l’horlogerie. En attendant, le 2 août 1973, la commission « paie » de Lip a procédé à la première rémunération des travailleurs : un moment émouvant.


Mon PSU , Guy Philippon, dialogue avec Stéphane Sitbon-Gomez, Les petits matins, 320 p., 20 euros.

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